Leur compte (bancaire) est bon avec Prado

Proies faciles, Miguelanxo Prado. Editions Rue de Sèvres, 96 pages, 18 euros.

Au printemps 2014, dans une Espagne toujours marquée par la crise, c’est une étrange affaire que vont avoir à démêler l’inspectrice Olga Tabares et son adjoint Carlos Sotillo. Une série de décès suspects est constatée dans cette grande ville balnéaire de Galice: un commercial, célibataire, est retrouvé décédé à son domicile, la directrice d’une agence bancaire s’effondre sans vie dans un bar. Puis l’ex-président de la CaixatAtlantica est retrouvé mort sur une plage et une contrôleuse financière meurt à son bureau… Et la série noire continue, laissant entrevoir un tueur en série, voire une action terroriste.

Aucun ne se connaissait, mais tous semblent avoir été empoisonnés. Et tous ont comme point commun de travailler dans le secteur bancaire. Et cette série morbide pourrait bien aussi être en lien avec le suicide d’un couple de personnes âgées survenue l’automne précédent…

Miguelanxo Prado fait son retour dans le registre de la satire sociale, dans laquelle il s’était fait un nom dans les années 80 et 90 (avec l’indémodable et visionnaire Stratos, par exemple) avant d’évoluer vers des ouvrages plus personnels et métaphoriques.

Inspiré du vrai scandale des « actions préférentielles » (l’équivalent des « subprimes » américaines à la sauce espagnole ayant ruiné de nombreux petits épargnants), il livre ici un polar social, implacable et d’une sourde ironie, notamment quant à la nature réelle des « proies faciles » évoquées dans le titre. Une histoire de vengeance dont les auteurs sont assez vite ciblés (même si l’explication définitive de la construction du récit sera éclairé par l’épilogue), mais qui conserve une rage froide jusqu’à son terme. Et l’intérêt de l’ouvrage tient plus à sa démonstration accablante des dérives folles du système que dans le classique suspense du roman policier.

Rehaussée par le grand format par une ambiance adéquate, douce-amère, restituée par ces niveaux de gris, ce dessin au crayon, ces traits de craie, ces lavis. Si le style de Prado reste instantanément reconnaissable, les personnages ont conservé la physionomie des derniers albums, moins caricaturaux (plus de tronche en biais). De quoi accentuer encore le réalisme du récit et la colère froide rageuse qu’il fait partager.

Prado règle en tout cas bien son compte (et pas que bancaire) au cynisme ambiant.

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