Beaux fragments d’une Première guerre dessinée

Là où poussent les coquelicots, fragments d’une guerre dessinée, film documentaire de Vincent Marie, 52 minutes, 2016. 15 euros.

Certains ont pu le voir le 14 novembre dernier sur France 3. Le beau documentaire de Vincent Marie Là où poussent les coquelicots pourra être vu cette fois sur grand écran, dans le cadre des Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens, ce samedi au Ciné Saint-Leu d’Amiens (à 14 heures) et en présence du réalisateur, enseignant-chercheur spécialiste de l’histoire de la bande dessinée. Une bonne occasion de revenir un peu sur ce film envoûtant.

Comme l’explique Vincent Marie dans le dossier de présentation « Là où poussent les coquelicots, désigne cet endroit où la terre a été remuée par la guerre mais c’est aussi un lieu de l’imaginaire des auteurs de bande dessinée où refleurit la mémoire du premier conflit mondial… »  Neuf auteurs de bande dessinée, qui ont fait de la Première Guerre mondiale le sujet de leur travail graphique sont sollicités pour témoigner. Avec des interventions qui s’insèrent dans la chronologie de la guerre Jacques Tardi, bien sûr, principalement à travers son dernier livre, son Dernier assaut intervient sur la mobilisation en 1914 mais aussi les « mutins » en 1917, Kris et Maël, dont leur série Notre-Mère la Guerre est devenue une référence « post-Tardi » pour la Somme en 1916 ou les traces chez les combattants. D’autres auteurs d’albums forts sur le sujet sont aussi présents, comme Charlie Adlard (désormais célèbre pour Walking Dead) et Robbie Morrison pour La Mort blanche et le front austro-italien en 1916-197, l’Américain Henrik Rehr pour Gavrilo Princip, l’homme qui changea le siècle, et l’attentat de Sarajevo bien sûr, David Vandermeulen pour sa saga sur Fritz Haber, et l’utilisation des gaz Joe Sacco et son livre-fresque sur le premier jour de la bataille de la Somme ou encore Delphine Priet-Mahéo pour Gueule d’amour, sur les gueules cassées.

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Comme pour une guerre dont on ne mesure le réel impact qu’à la fin, on ne prend conscience de la profondeur du film que dans l’épilogue, unique utilisation de la voix off, qui évoque la nécessité de raconter pour comprendre ce qu’a pu être cette Première Guerre mondiale ainsi, plus largement, ce que peut être la représentation de la guerre en général. Il se saisit aussi à travers les paroles du poème du lieutenant-colonel John McCrae, Au champ d’honneur / In Flanders Fields, fort bien dit par Marie Vernhes.

De fait, c’est le sous-titre qui s’avère véritablement éclairant ici. Il s’agit ici de « fragments » d’une guerre dessinée. Ou, plus encore, une forme de vagabondages sensibles, de conversations à plusieurs voix qui s’enchaînent et se répondent, s’enrichissant de dimensions supplémentaires sur l’abnégation du soldat qui monte au front, sur l’engrenage qui d’un petit événement – comme la mort d’un archiduc d’Autriche de second rang – déclenche un conflit mondial, sur la présence physique d’une guerre, etc.
A cette réflexion sur la guerre s’ajoute une réflexion sur la manière de la représenter, de l’incarner, mais aussi d’où viennent les images qui ont pu inspirer et documenter cette représentation dessinée.

Charlie Adlard, dans son atelier.

Enfin, si ce documentaire est centré sur la thématique de 14-18, il montre aussi de belle façon, par petites touches, les techniques déployées par les différents auteurs sollicités, avec des images fascinantes et des anecdotes éclairantes : le sens de la documentation chez Tardi (qui photographie ses visiteurs avec un casque Adrian pour se constituer une base de « tronches » pour ses futurs poilus), l’expérimentation de l’encre à la javel par Vandermeulen pour sa restitution graphique unique de Fritz Haber, une captation de l’encrage d’un poilu par Maël ou celle, quasiment en continu du dessin d’un soldat italien par Charlie Adlard.

Sans didactisme, le film offre un dialogue permanent entre les propos et les images, les dessins, le passé et la manière graphique de le représenter, dans des styles très divers. Dès le générique de début, un fondu enchaîné magistral entre un film d’époque et le dessin qu’en restitue Tardi donne le ton. Cette approche, fascinante, se retrouvera à de nombreuses reprises, illustrant comment ces auteurs s’emparent et parviennent non seulement à restituer mais à transfigurer la réalité historique.

Au-delà des apports, sur l’histoire et la bande dessinée, Là où poussent les coquelicots est aussi donc un beau voyage, d’une grande fluidité, portée par la belle musique composée par Pierre Payan. Un film qui, sans jamais insister ou marteler, en apprend finalement beaucoup sur la manière dont des auteurs de bande dessinée appréhendent et restituent un sujet. Une belle façon, de filmer la bande dessinée.

Maël encrant un dessin

 

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