Zerocalcare, un auteur à ne pas oublier

Oublie mon nom, Zerocalcare. Editions Cambourakis, 240 pages, 23 euros.
Oublie mon nom est le cinquième album de Zerocalcare, mais comme beaucoup sans doute, on a découvert ce jeune auteur italien avec son ouvrage Kobané Calling, sorti l’an passé, déjà chez Cambourakis.
Un gonzo-reportage à la fois drôle et informé sur le Rojava, l’enclave kurde aux confins de la Syrie et de l’Irak (un travail prolongé par Imbroglio, récit d’une douzaine de planches qui tentaient de refaire un point actualisé sur la situation).
Oublie mon nom est, pour sa part, un ouvrage plus personnel, déclenché par la mort de sa grand-mère maternelle, avec qui il entretenait une relation forte. Lorsqu’on lui confie le soin de retrouver une bague que son aïeule désirait avoir avec elle dans sa tombe, se retrouvant dans l’appartement de cette dernière avec un ami, il réalise qu’une partie de l’histoire de sa mamie Huguette – et plus largement de sa famille – lui est inconnue. Comment une jeune orpheline, adoptée par des Russes blancs à Nice en est-elle venue à résider à Rebibbia, son quartier populaire de Rome, surtout connue pour héberger la plus grande prison d’Europe ? Pourquoi portait-elle un nom anglais ? Pourquoi des gerbes, à l’enterrement, mentionnaient d’autres noms encore ?  Il va s’efforcer de relier les fils, malgré la gêne manifeste de sa mère. Une quête à laquelle se mêle une introspection personnelle (partagée avec son « ami imaginaire » le Tatou) et la remontée de flots de souvenirs. Une quête qui va l’emmener entre Nice et l’Italie, de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au Sommet du G8 à Gênes (occasion d’une colère monumentale pour que sa mère permette au jeune punk qu’il était d’y aller) pour enfin découvrir un très étonnant secret de famille…

 

Changement de genre donc, entre le reportage de guerre et le récit familial, mais pas forcément de style. Une fois encore, Zerocalcare mêle dans un joyeux mélange savamment entretenu ses souvenirs et réflexions autobiographiques, une bonne dose d’autodérision, ses références éclectiques à la pop culture, le tout porté par un style graphique caricatural et très expressif. A cela s’ajoute ici une trame assez barrée qui rappellera un peu (ou s’inspire) des renards de Pompoko, le merveilleux film des studios Ghibli signé Isao Takahata.
En absence d’arrière-fond aussi fort que pouvait l’être la guerre en Syrie dans Kobané Calling, le récit s’effiloche un peu par moment, mais il n’en conserve pas moins toute sa cohérence et son irrésistible humour décalé. Derrière l’apparent déroulé foutraque, l’histoire se boucle parfaitement (à l’image de la première et la dernière planche). Et derrière l’histoire rocambolesque se dessine aussi une petite réflexion touchante sur le passage de l’adolescence insouciante à l’âge adulte et sur le poids des souvenirs et des remords.
L’éditeur précise qu’Oublie mon nom a été  « exceptionnellement sélectionné pour le prix littéraire le plus prestigieux en Italie », le prix Strega (l’équivalent du Goncourt). Second roman graphique a avoir connu cet honneur après Une storia de Gipi. Il n’est pas sûr qu’il en soi de même de ce côté des Alpes. Mais Zerocalcare n’est pas près d’être oublié !

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