Une mémoire d’éléphants

Un million d’éléphants, Jean-Luc Cornette (scénario), Vanyda (dessin). Editions Futuropolis, 160 pages, 23 euros.

Avant de basculer dans un régime communiste, le Laos était connu comme le « pays du million d’éléphants et du parasol blanc« . D’où le titre un peu énigmatique de ce roman graphique, qui fait découvrir ce petit pays du sud-est asiatique enclavé entre Vietnam et Thaïlande à travers l’histoire de plusieurs de ses membres. Principalement ceux de la famille de la dessinatrice lilloise Vanyda Savatier, fille de François Savatier, né Thong Lith Phongsavath.

Le récit débute en revanche deux générations auparavant, en 1935, avec une anecdote familiale mythologique, du grand-père de Thong Lith. Agriculteur et chasseur, qui se récitait des formules magiques pour avoir une peau résistante aux dents du tigre, tombé dans son propre piège aux pointes acérées de bambou. Un premier drame et une forme de résilience qui va se poursuivre de générations en générations. Xien Oun, le père de Thong Lith (devenu Virasay dans l’album) est soldat dans la garde royale, combattant avec les Français contre le Viet-Minh mais surtout musicien. Comme tel, il sera envoyé en camp après le renversement du dernier roi, en 1975, libéré après la mort de sa femme, il deviendra moine bouddhiste. Son fils, Soulivanh (Thong Lith ou François, donc) échappera aux purges car il se trouve alors en France, à Saint-Cyr, puis en s’engageant dans la Légion étrangère et bourlinguant de casernes en casernes…

D’autres destins familiaux apparaissent, reflet de la diversité de la société laotienne, comme Ly Xia, hmong ayant fui le Laos vers la Thaïlande, survivant plusieurs années dans un camp de réfugiés avant de venir lui aussi en France, pour y végéter comme chauffeur de taxi. Boun, à l’inverse, embrasse la cause communiste, prend des postes à responsabilités dans le domaine de l’éducation avant de devenir entrepreneur dans le privé. Tous accompagnés par l’évolution aussi de leur famille, sur plusieurs générations.

Ce projet était envisagé de longue date. Cela fait dix ans que les deux auteurs songeaient à réaliser une bande dessinée explorant les racines familiales de Vanyda. Comme l’explique Jean-Luc Cornette dans une longue posface, le déclencheur fut une rencontre entre Cornette, Vanyda et son père. Et le témoignage de ce dernier sur sa vie. A cette matière biographique déjà si romanesque, Cornette et Vanyda ont ajouté d’autres destins, fictifs mais nourris de rencontres sur place, à l’image de celui de Viengsay, le fils « transgenre » de Boun, créé à partir de la rencontre avec un tel « ladyboy » à Vientiane.

La multiplication des personnages ne facilite certes pas la projection et on se perd un peu parfois entre les personnages et leurs complexes relations familiales ou amicales. Mais l’ensemble donne une impression très véridique et fait partager fort bien ces destinées individuelles ballottées par le flux de l’Histoire mais tentant, avec plus ou moins de réussite, de nager contre le courant. La réussite de cette immersion asiatique tient aussi à la manière donc le dessin coloré, sobre et précis, de Vanyda donne vie aux personnages et au pays.
Une grande saga intimiste, pleine d’empathie et de tendresse, qui donne à voir un pays méconnu, mais qui apparaît ici emplie de sagesse et de profondeur.

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