Un très bon western au pays de Germinal

Les gueules rouges, Jean-Michel Dupont (scénario), Eddy Vaccaro (dessin). Editions Glénat, 120 pages, 20,50 euros.

A l’été 1905, le cirque de Buffalo Bill vient donner un spectacle à Valenciennes. C’est l’attraction du moment pour toute la population. Et notamment pour Gervais Cottignies, jeune garçon vivant avec ses parents dans une cité minière d’Arenberg. Brillant à l’école, son excellent résultat au Certificat d’études se traduit cependant par une descente à la mine. Son père, respectueux du patron et bon catholique a réussi à le faire entrer à la mine, sans attendre ses 13 ans, afin d’assurer un deuxième salaire à sa famille. Mais l’envie d’aller découvrir les prouesses des indiens et des cavaliers du « Wild West Show » sera la plus forte.

Et ce sera aussi le début aussi d’une aventure forte et incroyable, où il rencontrera et se liera d’amitié avec deux indiens, qui se verront impliqués dans un tragique fait divers qui va bouleverser toute la ville et déclencher une chasse à l’homme digne d’un western sur fond de terrils…

Plus qu’un « choc des cultures », C’est la rencontre de deux mondes que content ici Jean-Michel Dupont et Eddy Vaccaro, deux univers qui vont se rencontrer fortuitement et qui sont décrits avec sensibilité et finesse. Comme dans son précédent (et brillant) album Love in vain, consacré au bluesman Robert Johnson, la dimension sociale est prépondérante.

Avant que « l’aventure » romanesque ne démarre, Les Gueules rouges décrit fort bien le contexte politico-social de l’époque et la situation des « gueules noires » du début du XXe siècle, avec le paternalisme minier, l’influence de l’église, la « question religieuse » au coeur des débats en cette année où sera adoptée la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, mais aussi celle des idées anarchistes (représenté par le voisin de Gervais). Et ce fatalisme intériorisé qui fait dire au père de Gervais que « les gens comme nous, c’est fait pour saquer du carbon ! Le Bon Dieu l’a voulu ainsi« . Incidemment, il faut aussi souligner la manière dont J.M. Dupont (lui-même originaire de Valenciennes) a intégré le parler « ch’ti » dans les dialogues des ouvriers, sans « exotisme » aucun, mais en restituant un air de véracité qui transparaît aussi avec l’évocation de figures régionales comme le conteur-mineur Jules Mousseron ou l’anarcho-syndicaliste Benoît Broutchoux.
En contrepoint les indiens sont aussi intégrés avec beaucoup de naturel, tout comme s’impose le parallèle entre ces expatriés de leurs terres et les mineurs exploités des corons du Nord. Mais tout cela est dit et décrit avec fluidité, sans insistance. Et tous les personnages, un peu comme dans La Règle du jeu de Renoir ont leurs raisons et une justification à leurs actes.
Cette richesse historique, documentaire et humaine dépasse donc largement le « fait divers » qui fournit le prétexte au développement du récit. Un acte dramatique dont la résolution – finalement banale – est dans le ton général de l’histoire.

Cette ambiance est également très joliment rendue par le travail graphique d’Eddy Vaccaro. Ce dernier a conservé son trait un peu charbonneux (parfait, donc, vu le sujet) mais il a délaissé cette fois son crayon, en noir et blanc, pour l’aquarelle. Avec un traitement à la fois dense et d’une grande délicatesse.

Image de prévisualisation YouTube

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *