Un grand Livre

Le livre, Nicolas Arispe. Editions Le Tripode, 80 pages, 16 euros. Sortie le 11 mai

La relecture de la Bible tend à devenir un sous-genre de la bande dessinée. Au-delà des adaptations pieuses et didactiques, plusieurs grands noms s’y sont attaqués dernièrement comme Crumb, Winshluss ou Niko Henrichon notamment. L’Argentin Nicolas Arispe propose à son tour sa vision du Livre.
Piochés dans l’Ancien Testament, les sept courts chapitres qui composent cet ouvrage évoquent la Genèse, le sacrifice d’Abraham, la colère de l’archange Michel, la souffrance de Job, les lamentations du pauvre pêcheur, l’armée d’Ezechiel et enfin la mésaventure maritime de Job avec la baleine. Avec la reprise d’extraits du texte originel, accompagnés d’illustrations pour chacune des phrases. Et c’est bien ces dessins qui font toute la singularité de l’entreprise…

On évoquait récemment la relecture des Ecrits par Luther. C’est donc aussi sur un retour aux textes que Nicolas Arispe base sa réinterprétation. Mais rien à voir avec la version hilarante qu’en proposa jadis le regretté Loup. Ici, l’auteur s’attache avec sérieux et respect au texte, pour en proposer une vision symbolique, troublante et très personnelle.
La couverture (reprise d’une image du chapitre du pauvre pêcheur) intrigue déjà, par son traitement chromatique et son étrange personnage aux allures de plume surgissant des eaux (ou s’y enfonçant, en fait). L’étonnement va aller ensuite croissant.

Le premier chapitre, sur « la création » joue déjà complètement de l’art du décalage. Loin de toutes images mythologiques ou archaïques, Nicolas Arispe nous conte la Genèse à l’aide de dessins très actuels, d’usine, de fonderie, de matériel agricole, de centrale nucléaire, etc. Une approche fine et subtile dans le rapport texte/image. Mais alors que l’on semble avoir saisi le principe d’une relecture « décontextuée » et d’une confrontation entre le texte des origines et ce qu’en font et ce qu’est devenue la civilisation humaine contemporaine, la deuxième histoire (avec Abraham sacrifiant son fils) déstabilise, avec son décor arctique et ses esquimaux qui sont en fait… des ours blancs antropomorphisés !
Et ce zoomorphisme va encore se développer dans les histoires suivantes, faisant basculer les évocations dans une ambiance fantastique, surréaliste. Un procédé visant à « animaliser » l’humain inspiré, précise l’auteur par le dessinateur Granville et de Léon Bloy, dans un passage de La femme pauvre où l’écrivain écrit que les animaux sont « les otages de la beauté céleste ».

La clé de son interprétation est en effet donnée par Arispe dans la postface de l’album, dans laquelle l’auteur en explique justement l’origine – on pourrait dire la genèse… L’importance d’une petite bible pour enfants qui l’a marqué dans sa jeunesse par ses illustrations, le passage de Bloy déjà cité, les principes de la « morale du croyant » qu’il entend convoquer ici, alors qu’il oscille aujourd’hui entre agnosticisme et athéisme. Une explication intelligente et limpide, dans un texte fort bien écrit par ailleurs, qu’il est préférable de lire néanmoins après s’être un peu perdu dans le livre.

La beauté profonde des images semblables à des gravures, le contraste poétique entre celles-ci et les sentences de l’Ancien Testament ont, de toute façon, tôt fait de fasciner. Et, tel le pêcheur de la couverture, on s’immerge volontiers dans cette atmosphère envoutante et évocatrice.

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