Renaud Farace remporte son Duel

Duel, Renaud Farace. Editions Casterman, 192 pages, 22 euros.

Tout démarre en 1794 à Strasbourg, pour une broutille. Un lieutenant des hussards, Armand d’Hubert, est chargé de ramener Féraud, également lieutenant, pris dans une sale histoire de duel contre un civil. Autant le premier, issu de la noblesse picarde est flegmatique, autant le second est sanguin est querelleur. Et ce qui n’aurait dû être qu’une simple histoire de sanction militaire va tourner à l’histoire mythologique. Pendant près de vingt ans, à a chacune de leur rencontre, les deux hommes vont s’affronter en duel. Ni la fraternité des armes entre eux (dont un éprouvant épisode durant la campagne de Russie), ni leur progression en grades (ils vont finir tous deux généraux d’Empire) ne fera cesser cette « question d’honneur », qui connaîtra son épilogue et point d’orgue au début de la Restauration…

Fascinante, cette histoire l’est d’autant plus qu’elle a été inspirée à Joseph Conrad par un épisode historique réel, qui vit s’affronter le général Fournier-Sarlovèze (qui devint « Féraud ») et le comte Pierre-Antoine Dupont de l’Etang (modèle d’Hubert), comme l’explique le petit dossier graphique et biographique placé à la fin de l’album.

Renaud Farace s’en saisit avec brio, en faisant vivre avec intensité ses deux personnages, leur donnant du corps et de la chair et en faisant bien progresser la dramaturgie qui les oppose. Les quelques 200 pages se lisent d’une traite et avec une empathie partagée pour les deux héros et les duels, qui se répètent, se dotent à chaque fois d’une charge particulière.

L’aspect strictement militaire de la chose, voire le côté devoir d’honneur s’enrichit aussi d’une confrontation de classe, entre Féraud, l’homme du peuple ayant gagné ses galons par sa bravoure et d’Hubert, l’aristocrate. Mais le choix de prendre pour titre le seul mot « duel » lui donne aussi un autre sens, celui de l’adjectif, mettant en avant la « dualité » des personnages et le lien entre eux, comme les « deux faces d’une même médaille », la part d’inconscient que chacun retrouve dans l’autre. Un ressentiment mêlé d’absurdité qui vire à la querelle infinie, devenant à la fois mythique et sans réel objet. Comme une quête de soi-même et d’un sens à leur vie. Cet aspect à la fois absurde et si charnel est fort bien rendu par le trait lâché de l’auteur.

Car c’est l’autre réussite de cette adaptation. Surtout pour un scénariste assez aguerri mais qui passe pour la première fois au dessin. L’atmosphère générale et les décors sont plutôt réalistes (et parfois même très détaillés comme certains bâtiments), les personnages, dont les deux héros, plus caricaturaux. Mais cela s’imbrique et fonctionne très bien, dans un style épuré mais très évocateur. Il en va de même pour l’ajout d’aplats rouges aux planches en noir et blanc au moment des duels. Signal visuel qui renforce les séquences, tout en s’y intégrant bien, sans jamais apparaître plaqué ou artificiel, justement.

Cette histoire est donc une nouvelle de Joseph Conrad (Le Duel) et un film de Ridley Scott (devenu Les Duellistes). Renaud Farace revendique un coup de foudre pour la première, découverte en triant des affaires de famille, et assure ne pas connaître le second, même si celui-ci a sans doute plus marqué les dernières générations que celle-là. Mais, peu importe après tout. Avec cette adaptation dessinée, il vient d’ajouter une troisième version également marquante à cet épisode véridique et romancé s’étant de l’épopée napoléonienne.

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