Pascal Jousselin, imbattable dans l’art de jouer avec la bande dessinée

Imbattable, tome 1: Justice et légumes frais, Pascal Jousselin. Editions Dupuis, 48 pages, 10,95 euros.

Un nouveau super-héros vient d’apparaître. Imbattable. C’est sa qualité et son nom.

Aussi à l’aise pour sauver le monde des manigances d’un savant fou que pour récupérer un petit chat bloqué dans un arbre ou pour assister la gendarmerie pour préserver l’ordre public quand le maire de la ville provoque la colère dévastatrice d’un amateur de pétanque.

Et en plus de son masque et de sa cape, comme tout bon super-héros, il a aussi son jeune partenaire, Two-D boy. Mais, surtout, il a des pouvoirs uniques qui en font, vraiment, le « seul véritable super-héros de bande dessinée »…

Au prime abord, pour qui n’aurait pas pris connaissance de la série dans Spirou ou Pascal Jousselin l’a lancé en 2013, cet album a toutes les chances de passer inaperçu, ce qui serait fort dommage.  En effet, d’un format classique d’une BD « franco-belge » en 48 pages, dos cartonné et d’un style graphique de la même eau, il a l’apparence d’une BD d’humour jeunesse des plus banales. Ou presque.
Le sous-titre de ce premier tome (« justice et légumes frais ») laisse certes poindre un certain second degré, tout comme l’illustration de couv’, avec son super-héros une baguette sous le bras et les deux mains trimballant des sacs de commission. Dès la deuxième case de la première planche, la logique et la subtilité du « seul véritable super-héros de bande dessiné » commence à se dévoiler.

Si certains auteurs aujourd’hui se jouent des cases et du classique « gauffrier », Pascal Jousselin, lui, en joue pour mieux s’en affranchir. Il avait déjà réalisé avec Brüno en 2006, avec les aventures de Michel Swing, un album « improvisé » de plus d’une centaine de pages, ou chacun poursuivait l’histoire au fil de son inspiration, bousculant les règles du scénario tout en se donnant des contraintes formelles ludiques, qui le rattachait à l’Oubapo. Et on le retrouve dans la joyeuse bande potache de l’Atelier Mastodonte qui, à sa manière, interroge aussi la bande dessinée.
Ici, c’est la planche, très classiquement construite, qui devient le champ d’expérimentation, en destructurant la logique de lecture, en interagissant d’une case à l’autre, prise à la fois dans la linéarité de l’histoire et comme une structure physique indépendante !

Au-delà des cases, Jousselin pousse aussi sa réflexion sur l’utilisation des phylactères, lors d’un réjouissant épisode évoquant le poids de la parole face à un maire menteur (aux gros sourcil à la François Fillon, hasard ou ironie ?). A la fois dans le propos et dans l’utilisation physique là encore des bulles, qui deviennent, dans l’image des massues, des lassos… Quant à l’accolyte improbable d’Imbattable, au nom limpide – Two-D – il développe lui un super-pouvoir… jouant sur l’effet de perspective et la construction du relief dans un dessin en… deux dimensions. Un autre personnage, lui, révélera un pouvoir de « passer la structure de la page. Et l’album se paie même le luxe d’une variation sur le principe de la célèbre « anti-case » de l’Origine de Marc-Antoine Mathieu.
De fait, ces jeux avec la planche ne sont pas vraiment inédits. Et, a vrai, dire, il sont même presque aussi vieux que la bande dessinée elle-même si on veut en revenir à Winsor Mc Cay et certains épisodes de Little Nemo.
Mais ce qui est intéressant, ici, c’est qu’il s’agit donc d’un album « expérimental » et d’une forme d’hommage à BD franco-belge jeunesse, mais aussi trune vraie bande dessinée d’humour grand public aux gags drôles et qui trouve toute sa place – et son public – dans Spirou.

A savourer à petites doses pour bien apprécier toutes les finesses de construction et se laisser plonger  dans cette logique qui tient quand même plus des ouvrages de Scott McCloud que des super-héros de Marvel.

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