Les éditions de la Gouttière
dessinent bien la crise

La crise, quelle crise ? collectif, éditions de la Gouttière, 64 pages, 12,70 euros.

Après Cicatrices de guerre(s), sur 14-18, place à une autre guerre, économique celle-là. Et qui fait aussi son lot de victimes. Mais les fronts sont plus mouvants et divers encore. Et les armes souvent plus inégales, entre traders et financiers d’un côté, salariés ou laissés pour compte de l’autre. Ce recueil aborde ces différentes facettes d’une situation dans laquelle on baigne, au bas mot, depuis… un demi-siècle. Car, pour toute une génération – voire même plusieurs depuis les années 70 – ce « changement subit », cette manifestation « soudaine » est devenu un état de fait, un tunnel dont on ne voit jamais le bout – depuis Raymond Barre… Généralisée et omniprésente, elle est pourtant difficilement définissable. Dans ce nouvel album collectif, les éditions de la Gouttière y posent donc un regard subjectif. Neuf regards plutôt, pour autant d’histoires courtes au ton au départ plutôt doux amer, pas si catastrophiste donc. Ou souvent, la vie reste la plus forte. Comme si à force d’y vivre, elle était assimilée, à défaut d’être acceptée.

Bien orchestré, le choix de classement des épisodes – tous introduits par une citation judicieusement choisie – fait glisser progressivement l’album vers une vision plus sombre, jusqu’à l’ultime histoire, très noire, elle. Effet garanti.
Kris et Damien Cuvillier évoquent ainsi la retraite forcée d’un petit patron de PME, au lendemain de la vente à l’encan de son magasin. Une approche originale et singulière qui illustre aussi un épisode personnel et familial pour le scénariste breton ; Norédine Allam zappe, au sens propre, sur un monde en crise(s) multiples ; Denis Lachaussée et Hardoc pointent les dérives banquières à l’aune du petit voisin du coin ; Emmanuel Beaudry et Raoul Douglas l’expliquent (limpidement) avec des paroles d’enfants (et une belle chute finale…) ; Nicolas Lochon et Alex-Imé font dans la métaphore animalière pour évoquer l’une des conséquences plutôt de la crise: une politique de répression des immigrés ; Lachaussée, toujours, mais avec Renard et Perdriset démontrent que certains licenciées s’en sortent mieux que certains travailleurs ; Dominique Zay et Greg Blondin livrent une « belle » petite histoire très ironique derrière son trait minimaliste ; Guillaume Magni et Fraco illustrent avec une drôle de férocité cynique – et deux histoires en deux planches qui pourraient faire le début d’une belle série de gags économiques – les valeurs des traders. Enfin, Philippe Thirault et Emem, sur un registre plus grave – et plus réaliste – poussent à l’extrême le jeu de la « crazy crisis »…

Norédine Allam est sans doute doute le plus efficace avec son zapping de la crise, illustration du kaléidoscope incohérent qui fait fonction de monde contemporain. Et les (deux fois) deux planches gag cyniques de Fraco et Magni tout comme la noirceur d’Emem et Thirault ont le plus fort impact, dans le registre de l’humour très noir.

Et l’on n’oubliera pas les pages de garde de Sylvain Savoia, qui en deux dessins résume parfaitement et l’esprit et les effets de cette fameuse crise…

Vision kaléidoscopique du monde par Norédine Allam

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