L’art de la communication politique, com’ de bien entendu

La petite bédéthèque des savoirs : la communication politique, Christian Delporte (scénario), Terreur Graphique (dessin). Editions du Lombard

Si la préface – toujours pleine d’intelligence de David Vandermeulen – se place sous l’égide de Montaigne, Klemperer, Karl Krauss ou George Orwell, c’est avec Joseph Napolitan que débute ce récit illustré sur l’histoire de la communication politique, par l’historien spécialiste des médias Christian Delporte et du dessinateur Terreur Graphique.  En 1956, ce jeune journaliste américain « invente » la profession de consultant en communication politique. Premier succès pour lui dès l’année suivante ou il conseille un candidat donné perdant à la mairie de Springfield… qui l’emporte. Début d’une carrière de « gourou de la com » qui le verra avec Kennedy comme avec Giscard en 1974. Il avait compris une chose essentielle, souligne Christian Delporte : « la politique, c’est d’abord une affaire d’imaginaire« …

Mais les débuts de la communication politique remontent plutôt à l’entre-deux guerres, toujours aux Etats-Unis où les agence de relations publiques et les firmes publicitaires commencent à proposer ce genre de prestation. Et leur influence ne va cesser de s’accroître, mêlant marketing, stratégie d’image… et séduction des médias. Les sondages d’opinion, nés en 1936, vont connaître une courbe parallèle. Puis la télévision va « dévorer la politique » et lui imposer ses codes et ses exigences, avant de se voir en partie contesté par les multiples canaux plus informels des réseaux sociaux.
Moins immédiates, le livre met aussi l’accent sur les apports des études comportementalistes, la gestuelle, la façon dont la logique de proximité a fait glisser la politique vers le « peopolisation », arme à double tranchant. Et, plus généralement vers une attention prioritaire accordée au « look » (à cet égard, la double page consacrée à la transformation de Dilma Roussef, évoqué façon « look book » d’Eric Salch, est édifiante)

Dans la période plus récente, les communicants vont se faire « spin doctor », non plus seulement pour « vendre » leur produit politique, mais aussi pour orienter l’info, imposer leur thème. Dans ce registre, Delporte et Terreur Graphique traversent l’Atlantique pour évoquer notamment l’art du « story telling » chez Nicolas Sarkozy, qui s’inscrit dans le sillage des grands « faiseurs d’histoire » comme Ronald Reagan, Silvio Berlusconi ou Barack Obama. Et leur plus grand maître dans l’art du politique-communicant: Tony Blair. Parfait contraste avec la stratégie du silence édictée par le conseiller en com de François Mitterrand dans les années 80.
Pointu et critique, Christian Delporte est aussi philosophe, lorsqu’il constate que « les politiques ne constituent pas une population à part: ils sont l’expression des sociétés dans lesquelles ils vivent... ». Et il rappelle aussi que le communicant ne fait que « mettre en musique » la stratégie du politique pour prendre le pouvoir ou s’y maintenir…

A quelques jours de ce premier tour de la présidentielle et après une longue – très longue – campagne, Il est opportun et intéressant de se rafraîchir la mémoire sur les pratiques de la communication politique. C’est justement tout l’intérêt de ce petit livre de rappeler comment celle-ci a établi sa mainmise sur l’univers politique. Mais sans tomber dans la caricature facile ou le procès à charge. L’autre apport de ce petit ouvrage est de ne pas s’être réduit à une approche uniquement franco-française, mais de s’inscrire dans une vision plus vaste et internationale, qui démontre déjà une grande maîtrise du sujet, pas surprenante venant du directeur de la revue Le Temps des médias, mais surtout permet de voir des similitudes à l’oeuvre.

La limite un peu frustrante de l’exercice – mais compréhensible au vu du format – est de ne pas voir abordés les ratés et les couacs de cette com politique, alors que celle-ci paraît bousculée, voire déstabilisée, de scrutins en scrutins ces derniers temps, de l’élection de Trump au Brexit et jusqu’à la stratégie catastrophique de com’ depuis trois mois du candidat François Fillon (dont sa « une » de Paris Match avec Penelope est d’ailleurs évoqué, page 47), ex-favori pourtant coachée par l’une des meilleures « pro » du métier, Anne Méaux…
L’autre petit bémol, pour un ouvrage de vulgarisation en bande dessinée, est que le propos domine largement le dessin. Avec cette contrainte de texte très présent, le travail de Terreur Graphique est un peu réduit à de l’illustration un peu plate, même si  certains contrepoints humoristiques et quelques images très évocatrices parviennent à se faire une place. Dense, occupant donc parfois un peu trop l’espace de la page, le texte reste néanmoins toujours très compréhensible, didactique. Et passionnant dans sa manière de disséquer et décrypter toutes les techniques qui ont, justement, vocation à passer inaperçues.

De quoi être moins dupes de certaines pratique, de revoir avec plus de distance les événements de l’actuelle campagne. Et aussi d’être rassurés en partie. Car, « pas plus que la politique, la communication n’est une science exacte ». Et personne ne peut prétendre connaître l’opinion publique, comme le conclut Christian Delporte. A chacun, encore, de pouvoir faire entendre sa voix.

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