« Kobané Calling », la rencontre de la culture geek et du Monde diplomatique

kobane-calling-couvKobané Calling, Zerocalcare. Editions Cambourakis, 272 pages, 23 euros.

Le carnet de voyage et le récit de guerre en « BD-reportage » sont des genres désormais bien défrichés et auxquels Joe Sacco a su donner ses lettres de noblesse. A sa manière, décontractée et décalée, l’Italien Zerocalcare parvient néanmoins à les renouveler.

Blogueur inscrit dans la mouvance alternative italienne, Michele Rech (de son vrai nom) a effectué deux voyages dans la zone turco-syrienne kurde en 2015, accompagnant une petite mission humanitaire afin de vérifier. D’abord au Kurdistan turc, à quelques centaines de mètres de Kobané puis dans la région du Rojava, au Kurdistan syrien où s’établit les bribes d’un « état kurde ». Après deux histoires courtes publiées dans le magazine Internazionale (sorte de Courrier international transalpin), il en fait un long récit ici, très subjectif et personnel…

– « Tu entends : Ratatata, c’est Daech. Toum, toum, toum, c’est nous ».
– « Et Sboum ? »
–  « Sboum, ça dépend. Feu et sboum, c’est les Américains. Sboum tout seul, c’est Daech »

Ce dialogue, qui ouvre Kobané Calling, entre l’auteur et un vieux milicien kurde donne le ton, plein d’auto-dérision et d’humour de ce drôle de récit de guerre. Mélange improbable du Monde diplomatique et de la culture geek. Et, surtout, un des livres les plus drôles de l’année. Surtout en comparaison avec son sujet qui ne prête pas franchement à la rigolade.
captureLe trait est jeté, sa manière de se représenter volontairement caricaturale. Et pourtant Zerocalcare aborde ce sujet complexe avec beaucoup de finesse. On pourrait certes reprocher une certaine naïveté militante dans la façon d’aborder la question kurde – sans doute pas si idyllique et uniforme qu’elle est représentée ici. Mais dans le grand merdier syrien actuel, cette « cause » n’est pas la pire, loin de là. Surtout, Kobané Calling n’a pas de prétention édifiante. Tout au contraire, la manière de raconter le récit à la première personne, de désamorcer les situations tragiques ou dramatiques par des références à la pop culture (de Star Wars à un douanier turc qui prend les traits d’un mercenaire de Ken le survivant) redonne une dimension très humble et humaine au projet. Et, mine de rien, on en apprend beaucoup sur ce projet de confédération démocratique du Kurdistan et de ces combattants qui, depuis plus d’un demi-siècle ont toujours fait les frais des accords géopolitiques des grandes puissances du coin.

S’il se met en scène, un peu à la manière de Joe Sacco, il serait un peu vain de vouloir en faire une comparaison avec le grand auteur américain. Plus pop, plus déjanté, potache (et autocentré, également), Kobané Calling vaut pour ce qu’il est. Sans prétention, mais non sans qualités.

L’album a obtenu un gros succès en Italie (près de 400 000 exemplaires) et commence à avoir une belle audience en France. Pour poursuivre son engagement, Zerocalcare a publié dans la Repubblica une suite à ses péripéties kurdes cet été. Suite que les éditions Cambourakis envisagent de sortir sous forme de « journal » en début d’année.

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