Le joli retour du lapin

Les nouvelles aventures de Lapinot, Un monde un peu meilleur, Lewis Trondheim. Editions l’Association, 48 pages, 13 euros.

Dès les premières cases, on a l’impression d’un air de déjà vu. Lapinot, dans un parc de la grande ville, en train de converser sur un banc avec son meilleur ami, l’inénarrable Richard, champion de la vanne. A priori, rien de nouveau dans ces Nouvelles aventures de Lapinot… sauf que ce dernier qui est censé être mort dans le précédent album, porte un tee-shirt noir marqué d’une tête de mort.
A ce détail près, notre héros à grandes oreilles et chaussant du 88, n’a pas changé. Moraliste devant l’éternel, il va se retrouver de nouveau au centre d’une histoire rocambolesque menant dans toutes les directions. Cela démarre par un accident banal de voiture, puis la rencontre avec un homme pouvant voir des « auras » (émanations psychiques négatives ou positives chez les gens), une course-poursuite avec des individus patibulaires et inquiétants ne connaissant pas le constat à l’amiable ou encore des journalistes sans scrupules en quête de scoops. L’histoire se déroule sur une trame très contemporaine, entre réseaux sociaux, menace terroriste, dangers de l’industrie pharmaceutique et sites de rencontres. Bref tous les ingrédients sont là pour de nouvelles et désopilantes aventures…

Après avoir enterré (au sens propre comme figuré) son personnage fétiche il y a treize ans, connaissant une fin tragique, dans La vie comme elle vient (Dargaud 2004), Lewis Trondheim signe son retour dans Un monde un peu meilleur.
Ayant entretemps changé d’éditeur (en revenant dans sa maison d’édition d’origine L’Association, lire notre interview sur ce blog) et au passage lancé une nouvelle collection « 48 cc » (format 48 pages, couleurs), Lewis Trondheim réussit à reprendre comme si de rien n’était les aventures de son personnage devenu culte depuis Les carottes de Patagonie (L’Association, 500 pages, 1990).

Par un tour de passe-passe dont il a le secret, l’auteur a « téléporté » son héros dans un univers parallèle où il ne serait pas mort (ce qui est rapidement évoqué dans la première scène). Sauf qu’entre les premiers albums de Lapinot, parus dans les années 1990 et aujourd’hui, le monde a bien changé. Entre explosion d’internet et des réseaux sociaux, le terrorisme islamiste, les chaînes d’information en continu, Lapinot se retrouve confronté à cette réalité plus qu’anxiogène. Même certains de ses amis ont évolué, comme la gentille Nadia, devenue reporter free-lance pour une chaîne d’infos trash, accro aux scoops, ou Titi, l’ancien cavaleur, bien rangé avec sa copine et sortant de chimiothérapie…
Fort heureusement, Lewis Trondheim garde un regard distant et amusé sur ce monde violent et angoissant grâce notamment à son autre personnage fétiche, le chat Richard et ses vannes dont il a le secret. Ces deux-là, Lapinot le moraliste et Richard le déconneur, poursuivent leurs joutes verbales comme dans une partie de ping-pong, donnant lieu à des situations cocasses et ubuesques, malgré la tension permanente de l’histoire.

Malgré son retour à l’Association, les fans de la série ne seront pas désorientés. Trondheim dessine ses personnages avec le même trait et décompose ses pages avec un gaufrier de cases uniforme. Sa complice (et femme) Brigitte Findakly est toujours là pour colorer cette univers urbain où beaucoup de scènes se déroulent dans la rue et le soir (moment de tous les dangers). On ressent aussi la même tension que dans le précédent album, avec la fin tragique que l’on sait, renforcée par les récents attentats dont il est beaucoup question dans l’album. Et une nouvelle fois Lewis Trondheim saura désorienter son lecteur jusqu’au bout (la scène finale promettant une jolie suite).
Mais une décennie entre deux albums c’est effectivement long. Même si Lapinot a gardé l’innocence qui faisait son charme, son nouvel univers paraît peut-être un peu trop proche du présent et a perdu un peu de l’ambiance fantastico-humoristique des premiers albums (on pense notamment à Pichenettes).
Pas de quoi cependant bouder son plaisir, en se marrant aux vannes toutes pourries de Richard et en tremblant pour un Lapinot décidement plus déterminé que jamais à rendre ce monde plus juste. Il y a du boulot !

Par Ludovic Lascombe

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