La vie de Pedro Atias avec mode d’emploi

Là où se termine la terre, Chili 1948-1970, Désirée et Alain Frappier. Editions Steinkis, 256 pages, 20 euros.

Là où se termine le Chili d’Allende et s’est brisée aussi en partie la vie de Pedro Atias. C’est à travers ses souvenirs d’exilé que se découvre l’existence de ce comédien de théâtre et fils d’un grand romancier chilien proche de Salvador Allende, de sa naissance en 1948 donc à son départ en France en 1970.
À travers son enfance et son adolescence, le bouillonnement d’un quart de siècle d’histoire chilienne ressurgit aussi, rythmé par la Guerre froide, la révolution cubaine et les espoirs qui accompagnent l’élection de Salvador Allende.

Une tranche de vie évoquée avec tendresse à travers l’évocation sensible d’abord de ses racines familiales: un grand-père parti de Turquie pour découvrir « l’Amrik » et ayant vécu une dure vie de colporteur, un père écrivain qui divorcera de sa mère et restera toujours une présence un peu fantasque mais présente ; une existence suivie également chronologiquement à travers les anecdotes d’enfance et les turbulences scolaires à l’Alliance française, une première émancipation adolescente avec un voyage sac à dos jusqu’aux confins de la Patagonie et une confrontation avec la réalité contrastée du pays (une expérience qui fait songer, avec plus de modestie, au voyage en moto de Che Guevara à travers l’Amérique du sud). Une vie marquée par les séismes ayant marqué le pays, vrai tremblement de terre qui aura eu des conséquences sur la destinée familiale, choc sportif avec la Coupe du monde de football de 1962 ou bouleversements politiques avec l’évolution politique du pays et de la planète dans les années 60, jusqu’à l’année révolutionnaire de 1968 (qui ne fut pas, loin de là, que française)…

Dans La vie sans mode d’emploi, Alain et Désirée Frappier développaient un talent modeste, sincère, mais aussi imaginatif et très évocateur dans l’art de l’autobiographie dessinée. C’est le même style d’approche qu’ils déploient ici. Avec empathie, finesse et une belle pédagogie pour faire saisir l’évolution d’un pays à travers le destin d’un de ses habitants. Un habitant pas totalement « lambda », étant fils d’un grand écrivain, mais acteur parmi tant d’autres d’une histoire qui l’a dépassé.

Si le coup d’état de Pinochet, un certain 11 septembre, est connu et continue d’incarner une face obscure de l’histoire de l’Amérique du Sud et de l’implication des Etats-Unis dans leur « cour intérieure », l’originalité de ce roman graphique est non pas d’en dénoncer les abominations, mais de montrer ce qui l’a amené, en mêlant avec réussite les données géopolitiques et l’histoire personnelle de Pedro Atias. Car c’est bien là l’autre intérêt de Là où se termine la terre: être un beau récit intime et familial, inscrivant son « héros » dans une histoire longue – et lointaine puisqu’elle débute en Turquie au début du dernier siècle – où les petits détails d’une vie d’enfant, les pudeurs et timidités adolescentes sont décrites avec autant d’importance qu’un coup d’Etat ou la mort de Che Guevara.

Se libérant une fois encore souvent du strict habillage formel des cases, le récit graphique procède du collage, de la composition d’images et de sentiments, restitué par un trait sobre et fin. Au profit d’une vision à la fois épurée (à l’image de la belle couverture) et très fouillée. Le rythme du récit, porté par un texte récitatif littéraire et très écrit, s’en ressent parfois. Mais comme dans toute vie, où alterne des moments d’exaltation et de lassitude. Et celle de Pedro Atias, au même titre que celle du Chili, est très bien rendue ici.

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