La belle échappée de Marius Jacob, l’honnête anarchiste cambrioleur

couv Alexandre JacobAlexandre Jacob, journal d’un anarchiste cambrioleur, Vincent Henry (scénario), Gaël Henry (dessin). Editions Sarbacane, 156 pages, 22,50 euros.

Il inspira, selon la légende, le personnage d’Arsène Lupin à Maurice Leblanc. En Picardie, il fut aussi le principal prévenu d’un procès haut en couleurs et historique, à Amiens en mars 1905, suite à son arrestation à Pont-Rémy (près d’Abbeville), deux ans plus tôt après un cambriolage raté. C’est d’ailleurs par ce fait divers que débute cette biographie dessinée d’Alexandre « Marius » Jacob.

Etait-il un cambrioleur anarchiste ou bien un anarchiste cambrioleur, thèse soutenue dans cet album ? Chantre de « l’individualisme altruiste« , Alexandre Jacob – plus connu sous son nom de « Marius Jacob » eu en tout cas une sacrée destinée. Né à Marseille en 1879, ayant sillonné les mers dans sa jeunesse (où il entrevit également toutes les misères sociales) avant de revenir à la boulangerie paternelle, il aura été crédité de quelque 500 cambriolages – toujours chez les bourgeois ou les ecclésiastiques, jamais chez les artistes ou les écrivains. Des méfaits réalisés en grande partie pour la « cause » anarchiste, qu’il embrassa tout jeune…

Alexandre Jacob p46-47Dès 16 ans, il entre dans le comité de rédaction de l’Agitateur ou sa verve et sa gouaille font merveille. Ses premières actions ont encore des airs de bonnes blagues potaches, comme de jeter des boules puantes dans une église ou, plus fort, de se faire passer pour des policiers pour dépouiller le directeur du Mont-de-Piété et l’envoyer une nuit en prison. Mais, rapidement, Marius Jacob va aussi faire connaissance avec les forces de l’ordre et subit sa première arrestation en 1897, alors âgé de 18 ans. Devenu spécialiste dans l’ouverture des coffres-forts, avec sa bande des « travailleurs de la nuit », il se « professionnalise » et élargit son champ d’action, tout en théorisant un anarchisme radical. Et si son procès à Amiens ne lui permet pas d’éviter le bagne, son éloquence (avant qu’il ne soit expulsé par le juge) l’aura fait entrer dans l’histoire des luttes sociales du début du XXe siècle.

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L’arrivée de Marius Jacob au palais de justice d’Amiens.

Le nom de Marius Jacob parle encore un peu dans la capitale picarde, ou il fut jugé singulièrement dans le même bâtiment que soixante-dix ans plus tard Pierre Goldman, (autre « agitateur politique » à la frontière du délit de droit commun). Nul doute que cette belle biographie dessinée le fera revivre encore plus.

Oeuvre de l’éditeur Vincent Henry (créateur de la maison d’édition la Boîte à bulles), ce « biopic » ne cache pas son empathie avec le personnage. Porté par le dessin de Gaël Henry (par ailleurs neveu talentueux du scénariste) dans le style léger et alerte d’un Christophe Blain, c’est un Alexandre Jacob sympathique et joyeusement « anar » qui émerge de ces 150 pages (qui se lisent d’une traite). Mais c’est surtout toute une époque qui revit à travers lui, une France au tournant du siècle, en pleine effervescence politique et sociale. Et, sans avoir l’air d’y toucher, Vincent Henry décrit bien l’idéologie de cet anarchisme individualiste, repoussant le marxisme tout autant que les syndicats forcément trop « réformistes ».

En complément du récit, l’historien Jean-Marc Delpech (auteur d’une biographie de Jacob) complète la bio par un texte enlevé enrichi de nombreuses illustrations (dont plusieurs saisissantes en lien avec le procès d’Amiens).

Ce Journal d’un anarchiste cambrioleur rend en tout cas justice à la finesse d’esprit de Jacob, illustré notamment par cet extrait, à méditer, d’une lettre de l’anarchiste à Jean Maintron, l’historien du mouvement ouvrier, placé en exergue au dossier: « Le criminel n’étant, au fond, qu’un honnête homme qui n’a pas réussi, il suffit d’inverser le postulat pour avoir la définition de l’honnête homme. »

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