Des tranches de vie des années 80
qui sonnent juste

La vie sans mode d’emploi, Putain d’années 80! Désirée et Alain Frappier, éditions du Mauconduit, 192 pages, 22,50 euros.

Voici un ouvrage qui a de quoi séduire les quadragénaires (et quinquagénaires), qui se retrouveront plongés dans leur jeunesse et intéressera les autres générations, dans sa description de cette décennie décrite par le sociologue François Cusset, finalement si spéciale, où un certain monde a basculé.

L’histoire de ces « putains d’années 80 » se redécouvre à travers le regard – et le récit en voix off – de l’héroïne. Tout débute au soir du 10 mai 1981, en même temps que s’affiche l’image, désormais mythique, du front pixelisé du futur président, François Mitterrand. A 18 ans, pour son premier vote, c’est l’espoir d’une ère nouvelle, d’un changement de société. Celui-ci fera long feu, comme les rêves de réussite de Désirée. D’apprentie comédienne, elle glisse vers la confection de costumes pour la scène rock, tandis que la mode devient le « look »…

Conçu comme une succession de courts flashs, l’album accumule les séquences, comme on feuillette un album photo. Les images « culte » repassent, délicatement et sobrement redessinées, dans un noir et blanc réaliste faisant un peu songer à Chantal Monteiller (mais en moins typé), avec comme acte fondateur la fameuse émission « La crise » avec Yves Montand. Moment de bascule symbolique de la gauche vers le « réalisme » et le libéralisme, et instant crucial aussi pour notre héroïne, qui se lance dans sa petite mono-entreprise de confection rock…

Un putain de bouquin

Les années vont défiler. Pas tant que ça, finalement, six seulement, de 1981 à 1987. Mais « elles sont tellement énormes ces années 80 » que ces 192 pages, denses y suffisent à peine, mêlant le récit personnel biographique d’une jeune mère célibataire se débattant pour se sortir de la galère et le rappel des événements de l’époque (l’arrivée du Sida, le « choc » Le Pen aux Européennes de 1984… déjà, les otages au Liban, le Rainbow Warrior de Greenpeace  sabordé par les maladroits espions français, le drame du Heysel, les Restos du coeur, Tchernobyl, la mort de Coluche, etc).

Cette vie sans mode d’emploi (clin d’oeil évident à l’ouvrage de Georges Perec), raconte donc aussi la vie de l’immeuble et de ses locataires, que Désirée voit passer depuis son rez-de-chaussée en fond de cour, la vieille dame juive, la jeune étudiante du 6e, le locataire vénézuelien vaguement écrivain, la femme du proprio au fond air de Marthe Villalonga, le jeune punk écolo, etc. Et, pour les amis de la fille étudiante d’une voisine, le local devient le lieu de rendez-vous des manifestants anti-Devaquet, et sa loi sur la sélection à l’université. Redite, en mineur peut-être, de Mai 68, mais point focal fédérateur d’une génération, fort bien rendue au fil de ces pages et qui devient un des noeux centraux de ce roman graphique.

Un portrait bien restitué

Toute une série de tranches de vies qui se croisent, avec un réel effet de proximité et de réalisme, et qui forment un beau portrait d’époque, avec la bande-son qui va avec – fort bien restituée, elle aussi – et quelques textes « emblématiques » exhumés, comme l’édito délirant de Louis Pauwels, dans le Figaro Magazine sur « le Sida mental » ou la chanson « réussir sa vie » de Bernard Tapie.

Après leur premier roman graphique remarqué, consacré à Charonne, Désirée et Alain Frappier font brillamment revivre ces années 80, croisant avec brio le récit intime à connotation autobiographique et le rappel historique, avec le ton doux-amer approprié pour une décennie finalement si désillusionnée.

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