Rencontre avec Hautière et Hardoc
autour des Lulus pendant la guerre de 14

En complément au cahier spécial « collector » du Courrier picard, qui accompagne, aujourd’hui, l’arrivée dans les rayons du premier tome de La Guerre des Lulus, entretien (intégral) avec les deux auteurs samariens de cette prometteuse série, Hardoc et Régis Hautière.

Copyright : Daniel Muraz / Courrier picard - 2012

Régis Hautière et Hardoc dans leur atelier amiénois, en décembre 2012.

Ils avaient travaillé ensemble, entre 2004 et 2008, pour le triptyque Le Loup, l’agneau et les chiens de guerre. Régis Hautière et Vincent Lemaire (qui signe Hardoc) se retrouvent aujourd’hui pour une nouvelle série qui s’annonce passionnante – au vu du premier et enthousiasmant premier album. Avant de retrouver donc les « Lulus », à la fin de l’été 1914, cherchant à survivre, oubliés derrière les lignes allemandes, entretien croisé, lui aussi au long cours, avec les deux auteurs…

D’où est née cette idée de récit sur des enfants dans la Guerre de 1914/1918, dans l’Aisne ?

Régis Hautière : Le point de départ, ce fut une discussion avec Marie-Luz Ceva, alors directrice de la communication de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne. Au détour d’une conversation, elle m’avait dit qu’il manquait à la librairie de l’Historial des livres pour les gamins. Il y a beaucoup d’ouvrages sur 14-18, pas mal de BD – et avec le centenaire, il va y sans doute y en avoir beaucoup d’autres… – mais à chaque fois, on évoque surtout la guerre des tranchées, des choses pesantes, noires. Cette remarque m’était restée dans un coin de la tête. Puis j’ai été contacté par un dessinateur, Patrice Le Sourd, pour un projet jeunesse. J’ai eu cette idée d’un livre qui ne serait pas tant « sur » la Guerre qu’évoquant la vie « pendant » la guerre. Il a apprécié le synopsis mais a trouvé que ce n’était pas pour lui. J’ai mis l’histoire de côté, puis j’ai eu l’occasion d’en parler avec Hardoc qui, lui, a été emballé. Et l’histoire, plus anglée « jeunesse » a évolué vers un registre plus « tout public ».

Hardoc : A nos débuts dans la BD, nous avions eu un tel projet avec des enfants, chez un éditeur aujourd’hui disparu, Les Editions du Cycliste, mais cela n’avait pas abouti. Je me souviens que je tannais Régis pour qu’il écrive une telle histoire. Je m’étais projeté sur ce que j’avais vécu étant petit. Mes premières histoires, aussi, c’était Le Club des 5, Les Quatre As, avec des enfants qui vivent des aventures incroyables. Tout ça laisse des réminiscences. Je me disais qu’à travers un regard d’enfant, on pouvait raconter des histoires d’adultes et le faire de façon différente. Quand Régis m’a proposé ce projet, j’étais très heureux !

Quelles ont été vos sources d’inspiration, littéraires ou autres ?

Régis Hautière. : La Guerre des boutons – déjà avec ce titre… – va revenir à la mémoire de tout le monde, surtout après le battage récent avec les films et les albums de bande dessinée.

Hardoc: On peut aussi y trouver une évocation des Disparus de Saint-Agil, le film de Christian-Jaque…

Si elle est imaginaire, l’histoire est bien ancrée dans son territoire picard…

Hardoc : Je suis Picard d’origine, j’ai grandi ici, j’ai toujours observé la nature, l’architecture locale. Je me sens bien dans cet univers : les briques, le torchis, les sous-bois. En plus, en vieillissant, je m’intéresse plus à tout ce passé familial, mon propre passé. Et je redécouvre des éléments d’Histoire importants, alors qu’enfant, je pensais qu’il ne s’était rien passé ici…

Régis Hautière : Nous évoquons dans le récit des noms de vrais villages, donc on sait bien dans quel coin on est. C’est pour se rattacher à la réalité historique de la guerre de 14, mais aussi une manière de se dire que ce village-là, dans l’album, aurait pu exister. D’ailleurs, peut-être fait-il partie des « villages disparus » de la Grande guerre…

« Le caractère des Lulus va évoluer
au cours du récit

Comment avez-vous imaginé vos Lulus ?

Régis Hautière : Au départ, j’avais une idée plus ou moins précise d’eux. Celle-ci a évolué avec l’écriture. Chacun avait une petite caractérisation : Luigi est un peu le baraqué fort en gueule, Ludwig est l’intello, etc. Mais leur caractère évolue aussi au cours du récit. On va les voir grandir. Au début, ce sont encore des enfants, entre 12 et 15 ans. A la fin de la guerre, évidemment, ils ont entre 15, 16 et 20 ans. Certains seront de jeunes adultes, d’autres de grands ados. Et plus Vincent les dessine, plus il les a sous les crayons et plus j’écris les dialogues, plus je les ai aussi en mains, plus ils s’affirment.

Hardoc : Même techniquement, on les fait grandir peu à peu. Je rajoute une demi-tête à Lucas, qui est le plus petit. Lucien, lui va aussi être moins gamin. J’aime bien voir les personnages évoluer avec mon dessin. Je me suis aussi inspiré d’un dessinateur que j’adore : Francisque Poulbot, connu pour ses nombreuses illustrations de gamins des rues . Sans bien sûr « faire du Poulbot », j’ai beaucoup observé ses personnages, leurs attitudes, leurs têtes. A chaque fois, je suis impressionné par sa capacité à restituer le monde des enfants.

Les dialogues sont particulièrement soignés – et drôles. C’est le sujet qui incitait aux « mots d’enfants » ?

Régis Hautière : C’est en écrivant Abélard, pour Renaud Dillies, que j’ai trouvé ce plaisir à travailler les dialogues, avec tous ces mots naïfs, en m’inspirant aussi de mes propres enfants ! Mais Abélard était un poussin, donc j’avais envie de continuer cela avec des vrais enfants. Dans La Guerre des Lulus, j’ai pris beaucoup de plaisir à le faire. Cela rend l’histoire très vivante. Il n’y a pas de dialogues tirés au cordeau, avec une grammaire très soignée, même si les phrases sont très travaillées. Cela m’a amusé aussi de donner à chaque enfant une façon particulière de s’exprimer. Tous font des fautes de français, mais chacun a ses tics de langage. En fait, je les laisse presque parler, les Lulus : je leur donne un thème, puis c’est une partie de ping-pong entre eux, ils vont inter-réagir. C’est assez jouissif !

Hardoc : Preuve de cette réussite, quand Régis m’envoie ses dialogues et ses textes, j’en viens à rire tout seul dans mon salon. Régis à ce talent pour placer des petites phrases décalées, dans le ton des Lulus. Là, on visualise déà la scène, on voit les enfants se chamailler, etc. C’est un livre que je vais pouvoir donner, bientôt à mes enfants en leur disant : lis ça, tu va passer un bon moment !

« Dans le premier tome, je voulais
quelque chose de léger »

Vu le sujet, l’ambiance est en effet plutôt légère quand même…

Régis Hautière : Surtout dans le premier tome. Je voulais quelque chose d’assez léger. Avec les Lulus, on est dans la Guerre de 14, mais à côté, pas sur le front… c’est pourquoi cela s’appelle « la guerre des Lulus » et pas « les Lulus dans la guerre ». Après, on découvrira un côté plus sombre, on sentira que la guerre n’est pas loin. Dès le deuxième album, un événement va plomber l’ambiance. Cela va se noircir, tout en gardant ce côté assez comique et drôle dans les dialogues, dans les rapports entre les personnages. Je veux que la série reste lisible pour tout public, autant par des adultes que par des enfants.

Dans ce premier tome, en plus des Lulus, on voit apparaître d’autres personnages. Une petite fille, Luce, qui va les accompagner puis, en toute fin, un adulte, qui surprendra… Il y en aura díautres dans les albums suivants ?

Régis Hautière :  Oui… je ne sais pas s’il faut déjà en parler ! Mais il y aura un aviateur français, notamment. Par ailleurs, les Lulus vont devoir quitter leur cabane à un moment donné. Dans les deux premiers tomes, ils restent là où on les a découverts, ils vivotent entre leur cabane et l’abbaye, dans le village de Valencourt. Mais à un moment, le front va bouger, ils n’auront plus rien à manger et vont essayer de passer le front, de venir du côté français, aussi pour retrouver les parents de Luce. Là, forcément, ils vont faire d’autres rencontres,notamment au Familistère de Guise.

C’est un clin d’oeil à votre album De briques et de sang ?

Régis Hautière : Oui, un peu. D’autant que l’histoire de De Briques et de sang s’arrêtait, elle, en 1914. Donc, les Lulus pourraient rencontrer des protagonistes vus dans le Familistère Godin !

L’histoire se déroulera tout le temps en Picardie ?

Régis Hautière : Il y aura peut-être des incursions dans le Nord, mais oui, cela va se passera en Picardie.

Quand avez-vous commencé à travailler à ce projet ?

Hardoc: Au moins trois ou quatre ans, j’ai dû faire les premiers dessins en 2009.

Régis Hautière : Et à l’époque, nous n’étions pas du tout dans la perspective du Centenaire de 1914 ! Entretemps, nous avons réalisé quatre pages dans l’album collectif Cicatrices de guerre(s), des Èditions de La Gouttière à Amiens. On y retrouve, plus ou moins, les gamins des Lulus. On voulait faire un premier essai. Ils ont bien sûr évolué depuis cette petite histoire, mais cela a permis à Hardoc de se tester, sur la colorisation, le style de dessin, et moi sur le ton à donner au récit.

« J’étais impressionné…
Casterman quand même ! »

Comment votre projet est-il arrivé chez Casterman ?

Régis Hautière : Après Cicatrices, nous avons fait deux pages test – correspondant aux pages 10 et 11 du tome 1. Nous nous sommes retrouvés au festival de Saint-Malo. A peine arrivés, nous avons croisé par hasard Didier Borg, avec qui jíavais travaillé sur De briques et de sang (NDLR: paru sous le label KSTR). Je lui ai montré les pages-test. Il m’a dit que ce n’était pas la peine d’íaller le montrer à un autre éditeur !

Hardoc: J’étais assez impressionné, c’était Casterman quand même !

Régis Hautière: Dès la semaine suivante, nous avions confirmation que le projet se ferait bien. Le premier tome paraît fin janvier 2013, mais j’ai déjà achevé l’écriture du tome 2. Vincent est en train de le boucler. Casterman a préféré le garder pour avoir des sorties plus rapprochées.

Quel sera, justement, le rythme de parution ?

Régis Hautière: On aimerait que le tome 2 sorte à l’automne 2013. Pour cela, il faut que Hardoc ait fini les planches en février. Puis la couleur en mars ou avril, pour une parution en septembre. Ensuite, il faudra compter un an entre chaque album.

Les derniers tomes seront donc en plein dans le Centenaire de 14-18 !

Régis Hautière :  Comme on disait, ce n’était pas le but au départ, pourtant !

Hardoc: Et puis nous ne sommes pas dans la thématique du front. Nous allons raconter une autre histoire, une histoire de civils dans la guerre. Bon, on ne sait pas ce que vont faire les autres éditeurs et collègues, mais je ne pense pas qu’il y aura beaucoup de récits comme le nôtre.

« Cela permet d’évoquer
la Grande Guerre autrement »

L’intérêt pour 14/18 ne se dément pas en bande dessinée. Pour ne parler que de cet automne, on a vu paraître le bel album de Zidrou, Les Folies Bergère,  le dernier épisode de la grande saga de Kris et Maël, Notre-Mère la Guerre, la poursuite de la ré-édition de ´ La Guerre de Charlie, etc…

Hardoc: Cette profusion d’albums permet d’évoquer la Grande Guerre autrement que dans les cours d’Histoire. Si le média BD permet de l’aborder de façon différente, d’entrer dans les écoles, c’est une bonne chose.

Un autre Picard est de l’aventure des Lulus, puisque c’est David François, le dessinateur de De Briques et de Sang qui réalise les couleurs...

Hardoc:  Pour la couleur, on travaille à deux avec David. En fait, quand nous avons vu l’éditeur, je travaillais en couleurs directes, je n’avais pas d’ordinateur. Ensuite j’ai investi petit à petit, avec les moyens du bord. Comme je n’étais pas encore totalement à l’aise, on a évoqué l’idée d’un deuxième coloriste. David s’est proposé spontanément. Jíaime son travail, ses ambiances, mais il a voulu travailler dans mon style, en travaillant la lumière, dans une approche assez réaliste. On fait cela en binôme, avec un vrai échange. J’ai líimpression qu’on bosse plutôt bien. Et c’est important, car la couleur, c’est aussi un travail de dingue : il faut trouver quelqu’un avec qui s’entendre, c’est un peu comme un dessinateur avec son scénariste. Là, cela a collé tout de suite. Et le fait qu’il s’agisse du dessinateur de De briques et de sang a aussi rassuré l’éditeur ! Cela nous donne envie en tout cas de mener d’autres projets ensemble.

Sur le plan des projets, vous êtes bien chargés, pour l’instant…

Hadoc: oui, pour moi, cíest du boulot au long cours !

Hautière: Pour ma part, mon deuxième tome d‘Aquablue est sorti – le tome 14, donc – on doit boucler le troisième album de la Croisière jaune, j’ai fait ausi un diptyque avec Philippe Berthet, puis je particip eà une série en quatre tomes chez Casterman, qui se passe cette fois durant la Seconde Guerre mondiale, qui raconte la vie de quatre femmes qui ont réellement existé, à travers du destin díune cinquième, qui, elle est un personnage de fiction. Et jíai un autre projet avec Renaud Dillies. Et puis, jíai aussi les séries en cours, comme La guerre secrète de l’espace ou Yerzhan.

2 réflexions au sujet de « Rencontre avec Hautière et Hardoc
autour des Lulus pendant la guerre de 14
 »

  1. Mon grand-père maternel, né en 1899 avait 19 ans quand cette guerre a été enfin terminée. Mais il a du faire son service militaire et à l’époque, il n’existait pas d’unités de déminage. Alors il me racontait, en riant qu’il s’asseyait sur une bombe de plusieurs centaines de kg et enlevait le détonateur avec un tournevis et un marteau, qu’ils remplissaient des brouettes de grenades non explosées pour en faire des tas et les faire péter. De jeunes fous dont la vie n’intéressait personne. Il a survécu, sinon je ne serais pas là 🙂

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