Lewis Trondheim : « Je ne veux pas devenir un vieil auteur de BD qui rabâche »

En l’espace d’une trentaine d’années, il s’est imposé comme l’un des auteurs majeurs de la bande dessinée contemporaine. La sortie d’un album des Nouvelles aventures de Lapinot, son héros-fétiche est l’un des événements BD de cette rentrée.

Lewis Trondheim, de son vrai nom Laurent Chabosy (il a choisi ce pseudo en découvrant un jour le nom de cette ville de Norvège) est à la fois dessinateur, scénariste et éditeur de bandes dessinées, ce qui est plutôt rare dans ce milieu. Co-fondateur au début des années 1990 de l’Association, maison d’édition indépendante, il a tracé son sillon chez divers éditeurs en produisant une œuvre prolifique et hétéroclite. Pour cette rentrée, il revient avec son personnage culte Lapinot, dans Un monde un peu meilleur (L’Association), treize ans après son dernier album où celui-ci connaissait une fin tragique. Une drôle de résurrection qui méritait bien un éclaircissement auprès de ce maître du 9e Art. Entretien…

 

« Lapinot n’est pas ressuscité,
il vit dans un monde parallèle »

 

Dans Un monde un peu meilleur, on retrouve Lapinot, affublé d’un tee-shirt noir marqué d’une tête de mort alors que dans le précédent album, La vie comme elle vient, l’histoire se terminait par ses obsèques. Pourquoi avoir voulu le ressusciter ?

Il n’est pas ressuscité. Il est bien mort dans le précédent album sauf qu’ici Lapinot vit dans un univers parallèle. C’est d’ailleurs évoqué dès les premières cases lors d’une conversation avec son ami Richard. Depuis que j’ai créé ce personnage en 1992 dans Lapinot et les Carottes de Patagonie, il a toujours vécu dans plusieurs univers : contemporain, western, capes et d’épées, etc.  De plus, en voyant les nombreuses reprises de Lucky Luke ou Black et Mortimer, je me suis dit que cela permettrait à quelqu’un de pouvoir reprendre cette série, dans très longtemps quand je serai mort.

autoportrait « animalier » de Lewis Trondheim

Comment vous est venu l’idée de ce nouvel album ?

Assez naturellement et par défi. Comme je suis quelqu’un de très joueur, je me suis demandé comment je pourrais faire revenir Lapinot. J’ai commencé à écrire d’un trait les les deux premières pages. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose d’intéressant. Comme j’étais dans une sorte d’excitation, j’ai arrêté mes autres travaux en cours, pour me concentrer dessus. En deux semaines, j’ai écrit et dessiné douze pages de l’album. Là, je me suis dit : Ok c’est bon. J’ai mis cela de côté pendant un an pour terminer mes autres albums en cours. A la fin de cette période, l’énergie était toujours intacte et j’ai repris avec plaisir Lapinot.

Dans cet album de Lapinot, on voit que le monde a bien changé par rapport à ses premières aventures sorties dans les années 1990. On y évoque les maux contemporains, les risques d’attentats et on sent toujours une tension permanente. Est-ce la fin d’une certaine innocence ?

Il y a une incertitude d’autant plus que Lapinot est déjà mort. Donc on peut craindre que cela arrive de nouveau (rires).
Mais quand j’ai commencé à écrire les premières aventures de Lapinot, correspondant à la décennie 1990, ce n’était pas non plus le monde d’Amélie Poulain. La dernière aventure de Lapinot est sortie en 2004. Mais dans la vraie vie, treize ans sont passés et le monde a été bouleversé par l’arrivée d’internet, les réseaux sociaux, le terrorisme djihadiste…
Mon but n’est pas de faire le moraliste. J’en parle parce que cela existe mais toujours avec humour. C’est pour cette raison que je contrebalance toujours la droiture de Lapinot par le côté déconneur de son ami Richard. Ces deux-là discutent en permanence dans ma tête. Quand l’un devient trop sérieux, l’autre arrive avec ses blagues un peu lourdes. Lapinot sans Richard ce serait un peu chiant…

Dans ce nouvel album, les personnages secondaires évoluent aussi comme Nadia (l’ancienne petite amie de Lapinot) qui est devenue une journaliste pour une chaîne d’informations en continu, âpre au scoop croustillant. Où est passée l’idéaliste et ingénue jeune femme des premiers albums ?

Nadia est devenue pragmatique, elle veut être indépendante, elle fait des choix personnels pour atteindre son objectif. Je n’ai pas souhaité d’en faire quelqu’un de désagréable.

 

« Je ne voulais pas vendre Lapinot au plus offrant Comme il est né à l’Association, je me suis dit qu’il était normal qu’il soit édité ici »

 

Après avoir édité Les formidables aventures de Lapinot chez Dargaud, vous avez décidé de publier Les nouvelles aventures de Lapinot à l’Association, là où tout avait commencé. Pour quelle raison ?

Il y avait un problème d’entente avec le directeur général de Dargaud. Comme je ne veux pas travailler avec quelqu’un que je n’aime pas, j’ai décidé de quitter cette maison d’édition. Mais je ne voulais pas vendre Lapinot au plus offrant. Comme Lapinot est né à l’Association (Les Carottes de Patagonie et Slalom) je me suis dit qu’il était normal qu’il soit édité ici.

Au passage vous inaugurez aussi une nouvelle collection « 48cc », un format d’album classique de 48 pages cartonné en couleur contre lequel l’Association s’est toujours battu. Est-ce un pied de nez ou un coup marketing ?

C’est un pied de nez. En 1990 quand avec un collectif d’auteurs (JC Menu, Lewis Trondheim, David B. Killofer, Matt Konture et Stanislas), on décide de créer l’Asso c’est pour imposer un format roman graphique existant déjà par ailleurs, en noir et blanc, avec beaucoup de pages, traitant de divers sujets (autobiographique, reportage, etc.) Ce genre nouveau dans le 9e Art a été ensuite repris par les maisons d’édition plus classiques voyant que c’était des niches intéressantes. A partir du moment, où on est récupéré à gauche, à droite, c’est normal que de notre côté on fasse la même chose.

Mais justement ne craignez-vous pas de perdre un peu l’esprit originel de l’Association et de devenir une maison d’édition comme les autres ?

Il n’y a pas de risque ! On est toujours une maison d’édition de forme associative avec un comité de lecture d’auteurs de BD exigeant. On ne peut pas vendre notre catalogue à n’importe qui. L’Association a toujours eu deux facettes : mainstream avec des auteurs connus comme Marjane Satrapi, Guy Delisle ou moi-même et puis une facette plus d’avant-garde et expérimentale. Quand on est éditeur, on ne peut pas faire l’un sans l’autre, on a besoin de bouquins qui fonctionnent pour faire d’autres à une portée plus intimiste. La démarche militante est de pérenniser l’Association.

Cette nouvelle collection est-elle appelée à se développer?

On l’a sortie parce que c’est un format qui s’adapte très bien à Lapinot. Mais cela restera limité. On ne cherche pas à refaire du Black et Mortimer. On garde toujours l’idée de faire de beaux albums avec du papier et des couvertures de qualité  et des formats différents. D’ailleurs, je pense que le public se fiche de ce genre de choses. Quand il lit un Lucky Luke, il ne cherche pas à savoir quel est l’éditeur ou dans quel format il est publié. Le principal c’est le plaisir qu’il prendra à la lecture.

 

« La seule crainte que j’ai c’est de devenir un vieil auteur qui rabâche toujours la même chose. j’espère être suffisamment bien entouré pour qu’on me dise à ce moment-là d’arrêter ! »

 

Après la démission de Jean-Christophe Menu (fondateur et gérant de 2006 à 2011), où en-êtes vous dans le fonctionnement de l’Association ?

Il y a eu une période pas facile. Jean-Christophe Menu est resté seul maître à bord de 2006 à 2011 jusqu’à ce que les salariés se mettent en grève à Angoulême parce qu’il avait une gestion suicidaire. Après sa démission, On a essayé de régénérer l’Association avec un nouveau comité de lecture, comptant les autres membres fondateurs et élargi à d’autres auteurs comme Mulot, Ayrault, Lecroart… On est un comité de huit membres qui tente toujours de garder l’esprit « collectiviste » et « associatif » avec toujours le même objectif : faire de beaux albums. On a en moyenne une cinquantaine de sorties par an.

Vous avez été chevalier des Arts et Lettres, Grand prix d’Angoulême.. On peut dire que vous êtes devenu un maître de la Bande dessinée. Pas peur de prendre la grosse tête ?

Non pas du tout, mon but n’a jamais été de devenir célèbre pour gagner plein d’argent. J’ai toujours aimé m’amuser en racontant des histoires avec des copains. En plus, en comparaison avec d’autres milieux artistiques, comme la littérature ou le cinéma, la bande dessinée reste un endroit très sain, où il n’y a pas ego sur développé. J’ai un public stable, je vends mes albums entre 200 et 20 000 exemplaires ; donc je ne pense pas avoir pris la grosse tête. La seule crainte que j’ai c’est de devenir un vieil auteur qui rabâche toujours la même chose. Mais j’espère être suffisamment bien entouré pour qu’on me dise à ce moment-là d’arrêter !

Vous avez déjà une œuvre prolifique en tant que scénariste et dessinateur, réalisé une série animée (La mouche) et même un livret d’opéra… Y a-t-il encore quelque chose que vous aimeriez réaliser ?

Je suis déjà très content de ma collaboration à Infinity 8, une série futuriste qui sort chez Rue de Sèvres et qui est un projet collectif assez fou rassemblant huit dessinateurs et scénaristes. Puis en septembre, sort chez Delcourt Density, une histoire de super héros dont je suis le scénariste. Après on verra. Peut-être que je pourrais réaliser une comédie musicale (rires).

Propos recueillis par LUDOVIC LASCOMBE

La première planche « historique » du retour de Lapinot.

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