Taniguchi dans le feu de l’action

Enemigo, Jirô Taniguchi, M.A.T., éditions Casterman, 312 pages.

C’est un vrai dépaysement et contre-pied que ce « nouveau » manga de Taniguchi, pour qui connaît l’oeuvre du « plus européen des auteurs japonais ». Oeuvre de jeunesse,  Enemigo est loin des ambiances contemplatives qui ont fait sa réputation (méritée). Publié par épisodes en 1984 et 1985, il fait partie des récits de genre (science-fiction, polar, aventures ou sports) qui ont précédé l’époque plus « personnelle » et littéraire de l’auteur, initié par la série Au Temps de Botchan, en 1986.
C’est donc ici une pure bande dessinée d’action, digne d’un film de série B américaine, avec courses-poursuites, guet-apens, combats, violence et même un zeste de sexe.

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Un autre homme qui marche

Furari, de Jirô Taniguchi, éditions Casterman, 212 pages, 16 euros.

L’homme qui marche demeure l’une des belles oeuvres de Jiro Taniguchi. Le personnage central de Furari, pourrait être un de ses parents éloignés. Lui aussi, marche beaucoup. Ou plutôt arpente « au gré du vent » (signification du titre) Edo, l’ancien Tokyo du début du XIXe siècle. Géomètre et cartographe, mesurant les distances en comptant ses pas, il ambitionne de pouvoir dresser la première carte moderne du Japon.
Inspiré, apparemment, d’un personnage historique, Furari propose ainsi une nouvelle déambulation poétique, apaisée et contemplative dans un Japon du passé, société pacifiée et conviviale. Un récit paisible où l’on s’arrête pour regarder un milan, voir les fleurs de cerisiers, observer un artisan ou faire une partie de pêche à pied. Où le héros s’endort et voit sa ville à travers les yeux d’un chat, d’une tortue ou d’une libellule, écoute le récit de l’échouage d’une baleine dans le port d’Edo, etc. Privilégiant les découpages horizontales, le dessin s’attarde sur les paysages ou les regards.
Furari n’a certes pas l’intensité ou la puissance émotionnelle d’autres récits du mangaka japonais le plus occidental, tels Quartier lointain ou son manga au long cours Le Sommet des Dieux, mais le trait de Taniguchi est toujours aussi précis et fluide, rehaussé des classiques vieilles trames à point qui participent de cette douce mélancolie. Et c’est le genre de livre qui se bonifie à chaque lecture, en permettant, sans réel enjeu de l’intrigue, de s’immerger un peu plus dans l’ambiance et d’entrer en empathie avec les personnages. Une méditation urbaine pleine de charme qui marche bien, elle aussi.

 

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Une adorable ado

Celle que je suis,  t.3, de Vanyda, éditions Dargaud,  192 pages, 14 euros.

C’est l’époque des émois de jeunes filles. J’ai évoqué récemment le joli portrait de Cléo, brossé par Fred Bernard. Cette fois, c’est une auteure, Vanyda, qui livre le dernier volet de son triptyque sur l’adolescence et son héroïne Valentine.

Une autre jeune femme « ordinaire ». Découverte lors de ses années collège, ado rêveuse et mal à l’aise comme on peut l’être à cet âge. On la retrouve ici toute nouvelle lycéenne, toujours avec sa bande de copines, toujours préoccupée par certains garçons. Mais entre soirées, musique ou club mangas. Après avoir été Celle qu’elle n’était pas ça, puis Celle qu’elle voudrait être, elle va enfin parvenir à assumer ce qu’elle est vraiment.

Découverte par L’immeuble d’en face, autre délicate trilogie, Vanyda confirme avec ce nouveau triptyque au trait plus assuré tout le bien qu’on pouvait penser d’elle. Mêlant, à sa sauce, influences mangas et école franco-belge, elle livre ici une chronique sentie et sensible de l’adolescence, dans laquelle beaucoup de jeunes filles se reconnaîtront sûrement.

 

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Black Joke 2 : Le jeu continue

BLACK JOKE, t.2, Masayuki Taguchi, Rintaro Koike, ed. Ankama, 192 pages, 6,95 euros.

A peine deux mois après la sortie du premier volume, le second Black Joke est disponible. Suite chronologique, mais sans lien, avec le précédent, il livre de nouveaux épisodes de la vie trépidante – et très sanglante – de Neon Island, cette île artificielle créée dans la baie de Tokyo où règnent vice et violence. Et, surtout ici, violence. Règlements de comptes, traquenards en tout genre, etc. Le sang ne cesse de couler et les petites histoires de s’enchaîner, plaisantes et plutôt à prendre au second degré. Pas de volonté sociologique ou de trame complexe. Le récit se met avant tout au service du dessin de Masayuki Taguchi, qui explose, avec un mélange assez unique de trait fin et soigné… et de têtes décapitées, explosées par des balles, de combats titanesques.

Plus centré, cette fois, sur l’alter ego de Kiyoshi Kira, le massif Dôji Kadama, Black Joke accorde en revanche plus d’intérêt à ces personnages, archétypaux, passablement dérangés et tout à fait exacerbés, comme l’implacable mafiosi en chaise roulante Runover ou, ici, un sniper obèse et son complice looser, Amiral Johnny (ci-dessous).

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Un triple Burger qui laisse sur sa faim

LORD OF BURGER, t.3 : Cook and Fight, d’Arleston, Alwett, Daniela Vetro, Alessandro Barbucci, ed. Glénat, 48 pages,

Le concept de départ de « vrai-faux manga » gastronomique était incontestablement original. Mais Christophe Arleston, pour son arrivée chez Glénat a fait flop avec son premier Burger, que, personnellement, j’aimais bien. D’où un retour vers un format plus classique de bande dessinée franco-belge en 48 pages couleurs, ainsi que des albums toujours plus enrichis de de recettes de cuisine, de fiches oenologiques, d’astuces de chefs, etc. Et la parution simultanée de… trois albums de 48 pages (les deux premiers rassemblant, légèrement modifié le tome initial).

Un reformatage au final un peu décevant – dans la mesure où l’on perd justement le côté manga déjanté – qui s’accompagne aussi d’un virage – qui apparaît également très opportuniste – de l’intrigue (co-écrite par Alwett).

On se souvient que le récit débutait après la mort mystérieuse d’un chef acariâtre d’un trois étoiles Michelin, enfermé dans sa chambre froide. Evénement qui contraignait ses deux enfants à reprendre les rênes de l’établissement en situation particulièrement critique. Et cela d’autant plus que la fille, Ambre, se destinait à la sculpture sur glace au Japon et que le fils, Arthur, travaillait, pour provoquer son père, dans un fast-food…

Cette sympathique saga familiale saupoudrée de polar dans l’univers des cuisines de la grande restauration, qui ne visait pas la haute gastronomie mais était une très bonne tambouille, vire, dans ce troisième album (la vraie nouveauté, donc)  vers le spectacle médiatique. Toujours désargentés, Arthur et Ambre acceptent de participer à une télé-réalité sous forme de « combat de chefs » – le « Cook and Fight du titre -  tandis que débarquent un ange gardien atypique, sous forme d’un cousin italien mafioso.

Tout cela se lit, certes, sans déplaisir, grâce notamment au dessin enlevé et dynamique d’Alessandro Barbucci et à des couleurs chatoyantes. Mais à force d’en rajouter, et surtout, en partant un peu dans tous les sens, l’histoire se délite et l’intrigue perd de son charme. Les auteurs auraient dû relire la  planche pleine page ou Oscar, un des commis de cuisine se voit sermonner par le chef : « Beaucoup trop compliqué ! Trop de goûts qui s’entrechoquent ! La cuisine, c’est pas du cirque« … Il faut croire que la bande dessinée non plus. Mais bon, il n’est peut-être pas encore trop tard pour rattraper la sauce et trouver la bonne recette.

Lord of Burger 3 : la bande annonce

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Casino royale, version Ankama

BLACK JOKE, t.1, Masayuki Taguchi, Rintaro Koike, ed. Ankama, 192 pages, 6,95 euros.

Si Ankama est surtout connu pour son jeu en ligne Dofus et ses multiples déclinaisons, sa maison d’édition se lance aussi dans des albums plus adultes et diversifiés. Démonstration avec Black Joke, avec le dessinateur du célèbre Battle Royale (l’adaptation manga du roman de Kōshun Takami, qui a aussi donné lieu au film bien allumé de Kinji Fukasaku).

Dans un Japon légèrement d’anticipation, devenue un Etat américain, l’île de Néon est une zone spéciale dédiée au jeu et au stupre, un Las Vegas version  XXL édifié sur une île artificielle. Dans cet univers sans loi, ou règne l’argent et les trafics en tous genres, le seul ordre est celui des diverses mafias qui se disputent le territoire. Face à elles, chaque établissement tente de se faire respecter à l’aide d’hommes de main. Kiyoshi Kira est l’un d’eux. En charge de la sécurité d’un grand casino, aidé par le massif Dôji Kadama, il cache derrière son élégance une redoutable intelligence… et n’hésite pas non plus à se plonger dans la bagarre. Elle aussi version démultipliée.

On suivra donc le duo dans plusieurs petites histoires, règlements de comptes et missions à remplir pour leur patron, dans un déferlement d’ultra-violence déjantée assez dévastateur, et restitué au plus haut point par le trait de Taguchi. Sont annoncés quatre tomes de cette série.

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Soleil Manga continue à réviser ses classiques

LE ROUGE ET LE NOIR et LES MISERABLES,  Variety art works, 192 pages, 6,95 €

Soleil Manga poursuit, comme annoncé, son offre de « classiques ». Après l’adaptation réussie du Kapital de Karl Marx – de fait moins problématique par son contenu de « vulgarisation scientifique » d’un texte d’économie politique ardu – c’est au tour de Stendhal et de Victor Hugo de connaître leur version dessinée made in Japan. Avec quelques libertés forcément (fort honnêtement précisés dans les cas les plus flagrants).

En allant à l’essentiel, le Rouge et le noir, fait cependant ressortir les lignes de force du roman de Stendhal:  l’arrivisme social perturbé par l’amour romantique, la critique de la société de la Restauration que l’auteur grenoblois abhorrait. On suit donc l’ascension, contrariée, de Julien Sorel, fils de charpentier et fan de Napoléon qui, par son intelligence devient d’abord précepteur des enfants de Rênal, où il séduit la maîtresse de maison. Puis, dans un second temps,  le héros monté à Paris après un passage au séminaire devient secrétaire de monsieur de La Mole, ou son amour pour la fille de son nouveau maître l’entraînera vers sa perte, suite à une machination aboutissant à sa tentative de meurtre contre Madame de Rênal, puis sa condamnation à mort.

Suivant fidèlement la trame du roman, ce manga, une fois assimilés les personnages aux grands yeux ébahis et quelques onomatopées propres au langage du manga, le résultat s’avère étonnement efficace et séduisant.

C’était un autre défi, encore, avec Les Misérables. Là, c’est carrément un monument de la littérature française auquel se frotte le manga. Là encore, l’approche se veut fidèle, et retrace les principaux épisodes de la saga hugolienne, à travers la vie de Jean Valjean, l’ancien bagnard en phase de rédemption, poursuivi par le tenace inspecteur Javert…  Cosette, les Thénardier, l’épisode de la charrette qui démasque Valjean, etc. Tout (du moins l’essentiel y est). Mais si le romantisme stendhalien fonctionne bien avec le style du manga, le réalisme social épique de Victor Hugo s’avère plus rétif à l’adaptation. Très – trop – expressionniste, le dessin caricature l’oeuvre. Et ses personnages, avec un Javert quasi démoniaque et un Jean Valjean bizarrement chauve.

Malgré tout, le but revendiqué de la collection – vulgariser et faire connaître à un nouveau public des classiques – est atteint. On tourne la dernière page de ces deux albums avec l’envie d’aller se replonger dans les illustres originaux. Pari éditorial gagné.

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Marx attaque en manga

LE CAPITAL, deux tomes, Karl Marx, ed. Soleil Manga/Démopolis, 192 p. 6,95 euros.

Après le pape (ou plutôt avant) Karl Marx ! Décidément le manga se prête à tout. Dans ce diptyque qui a connu un beau succès au Japon (40 000 exemplaires vendus par Variety ArtWorks/East Press depuis la parution en décembre 2008), il n’est pas question d’une adaptation littérale du Capital, l’oeuvre maîtresse de Marx et Engels.

Cette approche de manga « à l’européenne » (c’est-à-dire dans le sens de lecture européen)  a été revue et adaptée par les éditions Demopolis, jeune maison spécialisée dans les ouvrages politiques, et préfacée par Olivier Besancenot (plutôt sobrement et efficacement soit dit en passant).

Vulgarisation efficace

Dans le premier tome, c’est à travers une histoire, volontairement édifiante, d’un fabricant de fromages de chèvres du milieu du XIXe siècle que se dévoilent les notions fortes de « marchandise », de « force de travail », « d’exploitation » ou de « valeur ». Robin vend donc au marché les fromages qu’il fabrique avec son père à la ferme. Mais un financier vient lui faire miroiter la possibilité d’étendre sa production. Par désir d’avoir plus d’argent (et en souvenir de sa pauvre mère morte faute d’avoir pu acquérir des médicaments), le fermier accepte. Il acquiert une fabrique, embauche des ouvriers, augmente les cadences, rationnalise la production et commence à connaître les affres du système…

Dans le deuxième tome, plus théorique, Friedrich Engels lui-même (qui a achevé l’oeuvre de Marx) vient commenter la suite de la marche des affaires de Robin et ses déboires, développant le concept de la « plus value », évoquant la recherche effrénée du profit et les contradictions, notamment en terme de crises de surproduction, que cela entraîne. Et la nécessité de mettre fin à un tel système aberrant.

Un exercice de vulgarisation qui, avec toutes les limites du genre, est une sorte de petit exploit. Graphiquement pauvre, l’adaptation en bande dessinée se montre efficace.

A l’heure ou le capitalisme se débat dans une nouvelle crise majeure et où l’on en vient même dans les plus hautes sphères à remettre en cause (du moins en discours) certaines de ses plus récentes déviances, il est tout  a fait d’actualité de revoir ses fondamentaux en la matière. Ces deux petits livres y contribuent bien à leur manière.

Stendhal et Hugo en mai

A noter qu’il ne s’agit pas, pour Soleil Manga, qui édite les albums, seulement d’une brusque poussée de gauchisme echevelé. Sont déjà annoncés, à paraître en mai deux autres mangas « classiques », « adaptation du patrimoine littéraire mondial ». A savoir Les Misérables de Victor Hugo et Le Rouge et le noir de Stendhal.

Avec l’objectif affiché de développer deux axes :  l’adaptation d’oeuvres littéraires et celle d’oeuvres de réflexion, en publiant « des manga de vulgarisation d’oeuvres très connues de la littérature mais d’approche difficile et, d’autre part, de donner aux lecteurs
curieux une vision manga d’oeuvres qu’ils ont déjà lues dans le texte ». Avec un nouveau support apte à sensibiliser un public ado, notamment, à ces épopées littéraires majeures.

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