Nouveaux plaisirs solitaires en bouche

les rêveries d'un gourmet solitaire_couvLes rêveries d’un gourmet solitaire, Jirô Taniguchi et Mazayuki Kusumi. Editions Casterman, 144 pages, 16,95 euros.

Dix-huit ans après la parution du premier tome, le « gourmet solitaire » né de la collaboration du mangaka Jirô Taniguchi et du scénariste Mazayuki Kusumi n’a pas perdu son appétit.

Toujours à la recherche d’expériences culinaires enrichissantes, ce « salary man » anonyme découvre de nouvelles gargotes aux plats succulents. Au hasard de ses déambulations, il va aller d’un oden (une sorte de pot-au-feu revigorant) en soupe à Shizuoka à des râmen au porc dans l’arrondissement de Chiyoda à Tokyo ou un ragoût japonais au parc Komazawa. Parfois, l’expérience se fait plus érudite ou littéraire, lorsque la vision récente du film d’Ozu le goût du Chasuke lui donne envie d’aller goûter ce plat de riz dans un bouillon de thé vert.

Et dans ce deuxième volume, le gourmet s’ouvre à des plats plus internationaux: une pizza dans une ruelle de Shimokitazawa, une dégustation de frijoles péruviens à Shinjuku, des plats coréens sous un viaduc à Yûrakuchô ou même un couscous à Paris…

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La beauté retrouvée de Catherine Meurisse

La légèreté_couvLa légèreté, Catherine Meurisse. Editions Dargaud, 136 pages, 19,99 euros.

Comme Luz, Catherine Meurisse fait partie des « survivants » du massacre à Charlie hebdo, le 7 janvier 2015. Comme Luz, elle doit indirectement la vie à une histoire d’amour. Une nuit trop prolongée avec sa femme pour lui, le blues d’une rupture pour elle. Le traumatisme post-attentat lui avait fait perdre son dessin. Pour Catherine Meurisse, c’est la mémoire qui a flanché. Un grand vide qu’elle va tenter de remplir à travers sa redécouverte de la beauté, de la nature et de l’art (elle, dont les albums précédents, comme Le Pont des arts ou Moderne Olympia étaient justement des variations et des réflexions autour des peintres et des poètes).

Tandis que Luz racontait sa reconstruction par l’amour de Camille, Catherine (ainsi qu’elle signe ses dessins dans Charlie) relate sa tentative – ratée – de retrouver Proust, son auteur favori, à Cabourg ou ses plongées dans Baudelaire, poète préféré de Mustapha, le correcteur assassiné de Charlie. Elle revient aussi plus longuement, dans ce qui fait la seconde partie du livre sur son passage à la Villa Médicis, à Rome, où chaque oeuvre vue lui rappelle des aspects du 7 janvier et qui va lui permettre de vivre un « syndrome de Stendhal » à l’envers…

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La vie surréaliste à Tel Aviv

K.O. à tel Aviv_3_couvK.O. à Tel Aviv, tome 3, Asaf Hanuka. Editions Steinkis, 88 pages, 18 euros.

Après un deuxième volume en sélection officielle à Angoulême l’an passé, la série K.O. à Tel Aviv vient d’être nommée aux prestigieux Eisner Awards américains (catégorie meilleure édition US d’une oeuvre internationale). Une reconnaissance méritée pour un auteur et une oeuvre singulières.

Ici, pour la troisième fois, donc, Asaf Hanuka poursuit son évocation fantasmée de sa réalité quotidienne d’artiste et de père à Tel Aviv: sa vie de famille perturbée par les bêtises et les questions existentielles de ses enfants, ses problèmes avec le fisc et la banque, l’observation des petits faits significatifs de société (comme l’usage des SMS), il revient aussi sur sa chronique familiale, le retour de son frère jumeau, il se souvient de sa vie parisienne (quartier Oberkampf) ou de la révélation que fut pour lui la découverte des Watchmen d’Allan Moore et son amour des comics.

Et, bien sûr, il restitue l’inquiétude constante face à aux alertes, dans une ville toujours susceptible d’être prise pour cible. Mais, il évoque aussi le quotidien d’un jeune Palestinien des territoires occupés qui doit réaliser chaque jour un vrai parcours du combattant pour parvenir dans l’arrière-salle du bar où il lave la vaisselle.
Citoyen israélien désenchanté, père de famille angoissé, il transfigure cet univers hétéroclite, devenu banalement étrange, par des visions oniriques et absurdes…

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Alvin se perd un peu dans le bayou

alvin-tome-2-le-bal-des-monstres_couvAlvin, tome 2: le bal des monstres, Régis Hautière (scénario), Renaud Dillies (dessin). Editions Dargaud, 56 pages, 13,99 euros.

Fin du périple pour l’ours Gaston et son protégé, le jeune orphelin Alvin, recueilli après le décès de sa maman à New York. Toujours accompagné de l’énigmatique Jimmy « face de Lune », le trio est redescendu vers le sud des Etats-Unis, s’est trouvé confronté à des voleurs, à failli se noyer sur le grand fleuve mais a atteint Crapeville, ou résiderait la famille d’Alvin. Dans cette ville marquée par la ségrégation contre « ceux qui ont un bec » (et l’apparence un peu trop « bronzée »), Gaston réussit à retrouver une piste. Mais il se confrontera à beaucoup d’hostilité. Et la tension monte encore quand le révérend fanatique fait son apparition en ville, incitant à des expéditions punitives contre les hérétiques…

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Etats d’âmes sensibles de Pedrosa

Les Equinoxes_couvLes équinoxes, Cyril Pedrosa. Editions Dupuis, Coll. Aire libre, 336 pages, 35 euros.

Après un gros roman graphique intimiste, le très reconnu Portugal, Cyril Pedrosa revient avec un encore plus gros roman graphique, mais choral cette fois.

Le temps d’une année, découpée en ses quatre saison, différentes vies se révèlent: une jeune ado aux parents divorcés se découvre une passion pour le dessin, fascinée par un tableau du Louvre ; son père, orthodontiste quinquagénaire tente de dépasser son vague à l’âme, notamment en retrouvant son frère, devenu pasteur. Ailleurs, dans l’est, un vieil homme, militant de gauche fatigué suit de loin la progression politique d’une ancienne de ses protégées, devenue secrétaire d’Etat à l’Environnement (dans laquelle on reconnaîtra un peu Dominique Voynet), tandis que la région se mobilise contre un projet d’aéroport (qui fera penser à celui de Notre-Dame-des-Landes). En Bretagne, la remise en cause du chantier de l’aéroport met en difficulté une usine dont les salariés se mettent en grève. Un vieil ouvrier, proche de la retraite, envoyé sur ce fameux chantier y fait par hasard une découverte: celle d’une grotte préhistorique (dont on aura découvert, en prologue de chaque saison, quelques instants de vie, muets, d’un jeune garçon du néolithique). La relation entre tous ces destins se fait souvent via une jeune photographe, Rmiste et qui fige sur sa pellicule leurs portraits, en attendant de trouver, elle aussi l’âme soeur…

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La jolie colonie de vacance d’Arsène Schrauwen

Arsène schrauwen_couvArsène Schrauwen, Olivier Schrauwen. Editions l’Association, 256 pages, 35 euros.

A s’en tenir au synopsis ou au résumé littéral que l’on pourrait en faire, cela relève de la biographie historique et de l’exotisme colonial ; au regard de la couverture, du roman d’aventures populaire promettant « de la peur », « de l’amour », « de la luxure », « un piège »… et, moins classique : « de l’architecture », « des conneries artistiques » et même « rien » ! Et c’est en fait encore tout autre chose.

Arsène Schrauwen débute donc comme un hommage familial d’Olivier Schrauwen à son grand-père, Arsène. En 1947, celui-ci quitte les Flandres pour l’Afrique, appelé par son cousin, Roger Desmet, pour participer à l’édification d’une cité futuriste au coeur de la jungle. La traversée en bateau sera déjà éprouvante, après les mises en garde d’un étrange passager, contre les dangers qui l’attendent sur place: « vers-éléphants » et autre « hommes-léopards ». Sur place, s’il tombe sous le charme de l’épouse de son cousin, Marieke, il sombre dans la paranoïa, dans le huis-clos de son bungalow, secondé par un « boy » qu’il ne voit jamais. Et quand Roger subit à son tour un coup de folie, Arsène se voit confié la tête de l’expédition qui doit poser les bases de la future ville de Freedom Town…

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Borb, une vie à la rue

borb_couvBorb, Jason Little. Aaarg éditions, 98 pages, 12,50 euros.

Clodo, crevard, épave, hobo, mendiant, crève-la-faim, sac à vin, sans-abri, sans domicile fixe, schlag, traîne-savatttes, vagabond, va-nu-pieds, zonard… Borb coche toutes les cases de la liste placée en exergue du livre de Jason Little.  A peine se voit-il offert un dentier pour remplacer ses dents pourries qu’il vomit celui-ci  dans le canal de Gowanus, puis dormant debout abruti par l’alccol, il se fait une fracture ouverte du tibia. Profitant de sa convalescence à l’hôpital puis d’un logement provisoire trouvé par l’aide sociale. Mais c’est pour bientôt voire brûler son appartement à cause d’un chauffage défectueux. Nuits de galère en foyer, accusation d’exhibitionnisme et de pédophilie (à cause d’un pantalon craqué), nécrose d’un pied et autres dérives rythme son quotidien, jusqu’à la spirale fatidique, conséquence d’une bascule irrémédiable dans le crack qui l’a poussé à la rue…

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De bien beaux instants de vie avec Jim

de beaux moments_couvDe beaux moments, Jim. Editions Grand Angle, 136 pages, 18,90 euros.

« C’est à l’instant où ils nous filent entre les doigts qu’on réalise que c’étaient de beaux moments« . L’ambition et l’objectif de Jim sont bien résumés par cette phrase, qui termine le livre (et qui est judicieusement reprise au dos de la couverture). A travers douze histoires courtes, ce spécialiste des récits sentimentaux et (plus ou moins) romantiques, revient sur de tels moments marquants, pour une histoire d’amour, d’amitié, de souvenirs familiaux.

Un père songe à l’enfance irrémédiablement perdue de ses enfants ; une jeune femme qui s’était laissée aller, dans l’ivresse d’une soirée, à une proposition de bain de minuit adultère hésite à conclure ; un mari vieillissant pense à sa femme ; une quadragénaire qui trouve une seconde jeunesse dans une séance photo coquine ; la naissance d’une grande amitié virtuelle sur facebook ; un homme qui pense à son père trop pudique pour lui avoir jamais affirmé son amour ; un texto qu’il aurait mieux valu ne pas faire parvenir à sa mère ; une idée de cadeau d’anniversaire géniale et risquée. Et puis, un peu en contre-exemple, une soirée de Noël vraiment trop originale ou une compilation de photos d’instants « pourris », pour « au moins apprécier la vie à venir« …

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« Junior », un rêve d’éducation parentale qui fait frémir

Junior_couvJunior, J.Personne. Editions Les Enfants rouges, 88 pages, 17,50 euros.

Histoire d’une éducation parfaite. Ou presque. A 40 ans, Martin Léglise, estime avoir raté sa vie. Il « achète » illicitement un bébé afin de se rattraper et de réussir, par substitution. Grâce à un petit héritage, en père exemplaire, il consacre sa vie à son enfant, « Junior ». Planifiant tout dans la vie de son fils afin de lui donner toutes les chances de réussite, de la prof d’anglais dès 2 ans à une scolarité au collège en ZEP (« pour qu’il apprenne l’autonomie »), puis un glissement vers un lycée d’élité. Une préparation méticuleuse qui va aussi jusqu’au contrôle des fréquentations de l’enfant. Mais son implication dans ce trafic d’enfant pourrait le rattraper, surtout quand le père d’un copain de Junior s’avère être un fils enquêtant sur ce type d’affaires. Et puis, malgré tous ses efforts, la situation pourrait quand même lui échapper…

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Des pavés pour la plage…

Retour sur quelques (beaux) livres sur le 9e art, parus dernièrement et jamais évoqués ici, faute de temps. En attendant la rentrée et avant quelques jours de pause de ce blog.

Van hamme_mémoires d'écritures_couvJean Van Hamme, mémoires d’écriture, éditions GrandAngle, 112 pages, 15,90 euros. Jean Van Hamme l’a avoué ouvertement dans le dernier numéro du mensuel Casemate. Mais il le laissait déjà entendre dans ses « Mémoires d’écritures », parus fin mai (« Je vais aussi lâcher bientôt ce brave Largo. Pour retrouver ce temps qui me file entre les doigts afin de réaliser avant qu’il ne soit trop tard d’autres projets qui me tiennent à cœur. De toute manière, Philippe, qui a vingt-cinq ans de moins que moi s’y prépare déjà »)… Dans le dossier de presse accompagnant la sortie du livre, il déclarait d’ailleurs vouloir arrêter complètements son activité de scénariste BD ! Une remarque parmi toutes celles qui parsèment ce livre, dans lequel le romancier et scénariste belge raconte son parcours. Dans une « autobibliographie » plus qu’autobiographie d’ailleurs.

Dans une approche plutôt chronologique, Van Hamme ne livre pas de « scoops », mais des réflexions sur sa carrière, sur la bibliothèque de son aventureux de père en qui il voit l’origine de sa vocation, sur ses péripéties professionnelles (à l’extérieur comme à l’intérieur du monde du 9e art) et bien entendu sur la genèse de toutes ses séries, de XIII (dont on apprend qu’il fut un roman avant d’être la série phare que l’on sait) à Thorgal ou aux Maîtres de l’orge. Avec humour et une pointe d’autodérision, l’auteur égratigne au passage certains de ses pairs, mais insiste surtout sur des rencontres marquantes, avec Rozinski entre autre. Avec une riche illustration et d’une lecture aisée, ce livre apporte un joli regard sur l’un des plus grands conteurs de la BD contemporaine.

jack-kirby-king-of-comicsJack Kirby, King of comics, Mark Evanier, ed. Urban Comics, 224 pages, 29 euros. 2015 fut une « année Kirby » avec une expo hommage lors du festival d’Angoulême et une très belle version française de cette biographie signée Mark Evanier, ancien collaborateur du créateur de Thor, Hulk ou des 4 fantastiques. Préfacé par Neil Gaiman, l’ouvrage suit une approche et un chapitrage très classiquement chronologique, avec un inclinaison très empathique avec son sujet d’étude. Mais, paradoxalement, c’est une impression douce-amère que laisse cette vie d’un créateur présenté ici comme souvent exploité et rarement reconnu dans ses mérites – sinon quasi post mortem. quatrieme-monde-le-270x404Mais, à travers lui, c’est toute l’histoire des Comics qui est évoquée, avec sa traditionnelle opposition entre DC Comics et Marvel (qui doit énormément à Jack Kirby et Stan Lee). Mais le plus intéressant est dans l’approche esthétique et iconographique. Le livre reproduit de très nombreuses reproductions de planches (souvent en version originale), de couvertures, de crayonnés. Et propose quelques incises sur des collaborateurs du maître. En parallèle, Urban comics a aussi eu la bonne idée de republier une des œuvres phares (et longtemps mésestimée de Kirby) : Le quatrième monde ( 35 euros), un vrai trip mêlant Jimmy Olsen, des « chevelus », des gangs de motards, mêlés à des néo-dieux et à une guerre intergalactique. Un gros livre de 408 pages, lui aussi superbement édité, avec une introduction de Grant Morrison et une postface de Mark Evanier.

tout-lart-du-joker-270x363Tout l’art du Joker, Daniel Wallace. Urban Comics, 209 pages, 29 euros. Quatre mois après Kirby, Urban Comics exhume de nouveau un pan de l’univers graphique des comics avec sa version française d’une grosse monographie consacrée au Joker, l’emblématique adversaire ricanant de Batman, à l’occasion des 75 ans du personnages. Réalisé par un spécialiste des comics, Daniel Wallace, ce gros volume est, une fois encore, richement illustré. Mais il se distingue par son approche très thématique, évoquant ses débuts, mais aussi ses complices, ses méfaits emblématiques, etc. killing-joke-75-ans-270x407Le tout déployant une très grande diversité graphique, illustrant les multiples réutilisations du personnage depuis trois quarts de siècle. Dans la même logique éditoriale que pour le précédent ouvrage, est publiée une version « collector » en noir et blanc de Killing Joke, épisode culte signé Brian Bolland et Alan Moore et racontant les origines du Joker, comique minable instrumentalisé par des gangsters avant de sombrer dans la folie. Une œuvre majeure de « l’âge sombre » des comics et qui n’a rien perdu de sa noirceur et de sa force.

etre làÊtre là, avec Amnesty International reportages de Christophe Dabitch illustrés par treize dessinateurs. Editions Futuropolis, 184 pages, 24 euros. Après avoir recueilli des paroles « d’immigrants » pour Amnesty International, le journaliste Christophe Dabitch a repris la route, à la rencontre de militants et de victimes. Un périple aussi divers que les atteintes aux droits de l’homme peuvent également l’être. Son chemin débute en Argentine, auprès des familles et amis qui cimentent, dans des carreaux de céramiques colorées, la mémoire des victimes de la dictature ; action étonnant et poignant. Au Cambodge, il fait témoigner des femmes ayant résisté aux expulsions forcées des Khmers rouges ; en Ingouchie, il rencontre un avocat racontant son combat forcément très inégal contre un état oppressif. En Syrie, c’est une chercheuse, spécialiste des « conflits en phase aiguë » qui évoque – sans manichéisme – son action, sous les bombes des troupes de Bachar El-Assad. En Côte d’Ivoire, c’est aussi une atteinte à la nature qui est mise en avant, avec le rappel du scandale écologique du déversement de tonnes de produits toxiques à Abidjan. Mais les atteintes aux droits de l’homme ont aussi lieu en occident. Ceux-ci donnent lieu à deux reportages parmi les plus marquants de cet album. A travers les multiples réseaux de surveillance mises en place depuis une dizaine d’années, que des lanceurs d’alerte comme Snowden ou Assange ont révélé, mais aussi, plus prosaïquement en écoutant des roms de Grigny, dans l’Essonne. Eclectiques (à l’image des treize dessinateurs qui ont mis en images ces reportages), très denses, cet album collectif n’est pas d’un abord forcément très facile. Mais incontestablement utile. Venant rappeler l’actualité de la défense des droits humains un peu partout sur la planète.