Art Spiegelman, au-delà des albums

Co-Mix Art Spiegelman, collectif, sous la direction d’Art Spiegelman, éditions Flammarion, 104 pages, 30 euros.
Meta-Maus, Art Spiegelman, éditions Flammarion, 302 pages, 30 euros.

Les catalogues d’exposition n’appellent généralement pas de commentaires. On fera une exception avec Co-Mix Art Spiegelman, une rétrospective de bandes dessinées, graphisme et débris divers, ouvrage paru en accompagnement à l’actuelle expo du même nom à la BPI du Centre Pompidou à Paris.

Sorti par Flammarion, éditeur français habituel des oeuvres de Spiegelman, ce gros et beau livre d’une centaine de pages (un peu plus hautes qu’une BD classique) reprend fidèlement (et assez logiquement !) la logique chronologique de l’exposition.

Mais cette monographie reproduit de nombreux inédits de toute beauté, pleine largeur souvent : des planches mais aussi des dessins, des couvertures de magazine voire des vitraux réalisés par l’auteur américain !

De plus, elle s’enrichit d’un très éclairant texte de J.Hoberman, éditeur et longtemps critique au Village Voice sur « l’art de Spiegelman« , ainsi que de la reprise d’une analyse de Maus par Robert Storr, doyen de l’école des beaux arts de l’université de Yale. Ce dernier ajoutant un post-scriptum à son article paru en 1991 dans lequel il fait un joli plaidoyer pour la bande dessinée.

Seul bémol – rançon de ce qui demeure un catalogue d’expo à vocation internationale – la présentation en parallèle du texte en français et de sa traduction anglaise, distinguée certes par un code couleur mais un brin agaçant au début… sauf si l’on veut se perfectionner dans la langue de Shakespeare. Mais voilà en tout cas un ouvrage, à la couverture cartonnée très « pulp », qui ne déparera nullement aux côtés d’A l’ombre des tours mortes, dont il épouse quasiment le (grand) format.

Pour aller au-delà de Maus

C’est aussi l’occasion d’évoquer un autre récent ouvrage consacré à Spiegelman, sorti en fin d’année dernière, toujours chez Flammarion : Meta-Maus. Il s’agit là d’une sorte de « making-of » de Maus, paraissant pour les 25 ans de l’ouvrage emblématique de son auteur. Comprenant essentiellement un très long entretien avec Spiegelman (où l’on apprend, notamment, la raison des souris et des chats pour incarner juifs et nazis, et l’influence de Tom et Jerry dans ce choix), MetaMaus, bénéficiant d’une très riche iconographie, est accompagné d’un DVD comprenant la version numérisée de l’Intégrale Maus assortie d’archives sonores.

 

Deux façons, assez complémentaires, donc de se plonger dans l’univers d’Art Spiegelman

Tout Art Spiegelman à Paris
au Centre Pompidou

Art Spiegelman Co-Mix, rétrospective de bandes dessinées, de graphismes et « autres débris » de l’auteur de Maus est visible à la bibliothèque du Centre Pompidou à Paris jusqu’à la mi-mai. Visite guidée avec quelques photos pour se mettre dans l’ambiance…

L'expo est installée au centre de la BPI.

Si certains ont déjà pu la voir lors du dernier festival de bande dessinée d’Angoulême, Art Spiegelman Co-Mix s’expose désormais au large public pendant encore près de deux mois au Centre Pompidou. Conçue en partenariat avec le Festival d’Angoulême et intelligemment scénographiée (grâce à une structure sobre, cubique et en spirale), cette exposition – la première de cette taille consacrée à Art Spiegelman à Paris – réussit à offrir dans un espace restreint une très vaste présentation de l’oeuvre de l’auteur de Maus. A la hauteur, donc de l’importance du seul dessinateur de bande dessinée à avoir reçu le prix Pulitzer, pour ce roman graphique devenu un classique du témoignage sur l’holocauste juif.

Des chewing-gums Topps à la Shoah

Avec près de 400 pièces originales (planches de BD, esquisses, illustrations, etc), cíest l’occasion de se plonger dans toute la palette des créations du dessinateur américain… des chewing-gums Topps à la Shoah. Le choix d’un parcours chronologique permet en effet de suivre l’évolution de l’auteur et de mieux saisir ses influences et ses choix esthétiques. Nourri de la lecture du magazine d’humour dessiné Mad, avec un style lorgnant sur celui de Crumb, on découvre donc que Spiegelman débuta sa carrière comme stagiaire puis conseil en création free-lance avec líentreprise de chewing-gum, pour qui il conçut autocollants ou cartes à échanger pendant plus de vingt ans.
Les premières oeuvres de jeunesseUne assise qui lui permit de poursuivre son oeuvre personnelle dans la bande dessinée non commerciale. Et plutôt franchement underground au début des années 70. Une époque dont il reprendra certaines oeuvres dans son recueil Breakdowns, dans une démarche autobiographique singulière.

Autre facette, moins connue du grand public, son riche travail d’illustrateur, pour le New Yorker, le magazine de l’intelligentsia new yorkaise, notamment, dont sont reproduites quelques un de ses plus fameux originaux – dont l’historique couverture noire, où se devinaient l’ombre des Twin Towers, au lendemain du 11 septembre.

Quand Spiegelman illustre Boris Vian11-Septembre.

Autre aspect, encore plus inédit – du moins pour moi ! -, ses créations pour les couvertures de l’édition allemande des ouvrages de Boris Vian, une vraie révélation, dans un registre évoquant le surréalisme.

Le travail qu’il réalisa dans le magazine Raw, conçu avec sa femme, est plus passé à la postérité, tout comme son autre album, A l’ombre des tours mortes, réaction après le 11-Septembre.

Maus en toute solennité

Maus demeure dans l’expo, comme dans son oeuvre, le point central. Une salle lui est spécifiquement consacré, dans une mise en scène qui s’impose par sa solennité sobre, via le mélange de minimalisme de la présentation des planches originales en petit format et d’une grande toile reprenant ses personnages fêtiches de déportés juifs redessinés sous forme de souris. Occasion, émouvante, de voir les planches originales, les esquisses et de pouvoir entendre la voix de son père, « héros » du livre, dans un extrait des nombreux enregistrements qui servirent de base à l’entreprise. Ses travaux plus récents, dans des domaines variés (danse, opéra, vitraux) sont montrés ici pour la première fois. Et ces « graphismes et débris divers » (comme le sous-titre, par auto-dérision le beau catalogue de l’expo ne sont pas moins intéressants, par leur réflexion sur les rapports entre les arts « majeurs » et la bande dessinée, auquel Spiegelman a donné ses lettres de noblesse.

Une expo à voir, mais aussi à lire et à entendre

Cette installation au centre des travées de la bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou offre plusieurs « bonus » aux visiteurs. Tout d’abord son accès gratuit et dans une large plage díouverture horaire. Mais aussi la possibilité de lire tous les ouvrages d’Art Spiegelman ou de visionner plusieurs vidéos sur une tablée d’écrans. Sans oublier un dossier pédagogique bien fait à consulter sur le site de la BPI. Bref, une occasion à ne pas rater (l’expo devrait ensuite aller à Vancouver, Cologne et New York) !

http://www.dailymotion.com/video/xplfii
Art Spiegelman Co-Mix, exposition à la BPI du Centre Pompidou, Paris. Entrée libre (entrée rue Beaubourg, accès niveau 2), jusquíau 21 mai 2012, de 12 à 22 heures.

Laurent Astier à son affaire
aux Bulles du lundi

Laurent Astier est le prochain invité des Bulles du lundi, de l’association On a marché sur la bulle, ce 2 avril. Présentation.

Détail de l'illustration d'ouverture du blog de Laurent Astier, auto-portrait en plein travail.

Il a participé à l’une des expériences récentes les plus stimulantes – et peut être aussi les plus flippantes pour leurs auteurs – en matière de BD-journalisme en France, avec sa saga de l’Affaire des affaires. Où comment enfin comprendre ce que vous n’avez jamais pu savoir sur l’affaire Clearstream…

Le quatrième et dernier tome, épilogue très réussi, scénarisée par Denis Robert (lui même impliqué à son corps défednant dans l’histoire) est paru en novembre dernier. Et la parution du cinquième et ultime tome de  Poison est annoncé pour la fin 2012. Deux bonnes raisons, donc, pour les Bulles du lundi, organisée par l’association On a marché sur la bulle, de recevoir Laurent Astier pour leur prochain rencontre avec un auteur, ce lundi 2 avril.

Si ce bientôt quadra reviendra certainement ce travail hors normes, cette soirée sera aussi l’occasion d’évoquer – ou de découvrir – le reste de son oeuvre…
Né à Firminy (dans la Loire), Laurent Astier s’est fait remarquer dans un concours organisé pour les 30 ans de l’éditeur grenoblois Glénat. C’est là qu’il réalisera sa première trilogie, Cirk, oeuvre de jeunesse et d’anticipation. Suivront Gong, roman graphique sur le monde de la boxe new yorkaise dans les années 40 et une autre trilogie, Aven, polar campagnard dans la France de l’après Mais 68, avant de se lancer donc, chez Dargaud, dans un polar beaucoup plus contemporain – et graphiquement audacieux : Cellule Poison, sur la lutte contre la prostitution en Europe. Enfin, en pleine « affaire des affaires », il publie aussi, l’an passé, avec son frère Stéfan au scénario (un travail en commun déjà réalisé sur Aven) Hollywood 1910, sur un des pionniers du cinéma américain.

Les bulles du lundi, avec Laurent Astier, lundi 2 avril à 20h30, au Centre Culturel Léo Lagrange, place Vogel à Amiens. Entrée libre.

 

L’enfance assassinée

Les innocents coupables, Tome 2 : La Trahison, Laurent Galandon & Tran Anlor. Editions Grand Angle, 48 pages, 13,90 euros

1912, Honoré, Miguel et Adrien ont réussi à s’échapper de la ferme-bagne des Marronniers. Mais, c’est très rapidement que les deux premiers sont rattrapés par les gardes chiourmes ou les paysans du coin (il y a une prime pour la capture des fugueurs). Miguel sera repris un peu plus tard. Punition musclée et sévices divers attendent les petits colons qui trouvent dans le Marbré un « grand frère » encore plus sadique que le précédent. De son côté, Jean découvre une lueur d’espoir. Il noue une amitié secrète avec la fille du directeur et son ami journaliste est reçu à la ferme pour écrire un article.

Second épisode de cette trilogie, « La Trahison » s’ancre dans le récit noir, romanesque avec une pointe de mélodrame causée par l’âge des protagonistes. Dénonciation de certaines méthodes « viriles » destinées à ramener des enfants perturbés dans le droit chemin, cette série peut aussi se lire comme un avertissement alors que certains envisagent d’ouvrir des centres spéciaux pour jeunes trublions ou de fliquer les enfants difficiles à partir de trois ans…

 

Berck-sur-Mer fait son festival de BD

L’office municipal de la culture de Berck-sur-Mer organise son 7e festival de bande dessinée, ce week-end.

Entre Berck et la bande dessinée, il y avait déjà les planches – inoubliables – de Didier Tronchet, avec ses malades du sanatorium des Damnés de la Terre. Depuis sept ans, la cité balnéaire du Pas-de-Calais organise aussi son festival annuel de BD.

Cette année, samedi 31 mars et dimanche 1er avril, une douzaine d’auteurs sont annoncés, dont notamment le Lillois Thomas Mosdi, scénariste des Korrigans et, surtout, Béatrice Tillier, auteur de la superbe trilogie de Fées et tendres automates et du plus récent Bois des vierges. L’affiche est l’oeuvre de Jean-Marie Minguez, également présent bien sûr.

La guerre d’Espagne avec du recul…

Le recul du fusil, tome 2 : les batailles, de Jean-Sébastien Bordas, éditions Quadrants/Soleil, 48 pages, 10,95 euros.

Fernand Tormes continue son périple au milieu du tumulte de ce milieu du XXe siècle. Découvert, dans le premier tome, alors qu’il montait à Paris en plein Front populaire et contraint de quitter la capitale à la suite de diverses péripéties mêlant trafic d’armes communistes et marivaudages ayant mal tourné, le jeune provençal se trouve obligé de s’engager dans les brigades internationales. Direction l’Espagne en pleine révolution et guerre civile entre républicains et franquistes. Un épisode pas très évoqué en BD, si l’on excepte la trilogie Max Fridman.

On le retrouve, au début de ce tome 2, brancardier sur le front de Madrid, avant d’être reversé dans l’infanterie. Et le romantisme initial s’estompe vite face à la réalité des combats… Même si, pour le jeune homme, les jeunes espagnoles restent plus séduisantes que l’affrontement idéologique.

La nonchalance du récit qui séduisait dans l’album précédent, cette manière de traverser l’Histoire sans le vouloir, est toujours bien présente, dans le dessin léger et relâché de Bordas et dans le décalage de son héros, impliqué malgré lui. Certes, « le temps des héros insouciants s’était achevé« , avec la plongée dans la guerre, comme le constate Fernand (page 20). Et d’ailleurs, on récit, souvent en « voix off » prend une petite tournure célinienne (dans l’esprit du Voyage au bout de la nuit), décrivant, avec le renfort d’un dessin très expressif proche de celui d’un Christophe Blain, la guerre sans aucune emphase, au quotidien, loin de tout héroïsme. Plein d’humanisme, cette série retranscrit bien ce qu’à pu être cette époque pour un jeune type pas vraiment concerné et impliqué malgré lui. Et son aspect personnel (Bordas raconte, en creux, l’histoire de ses grands-parents, républicains espagnols réfugiés dans le sud de la France) la rend encore plus touchante.

La troisième, et dernière partie, devrait plonger encore plus le jeune Fernand dans les tragédies de la guerre civile. Point d’orgue attendu avec impatience.

La bande dessinée en gage

On ne sait pas trop s’il faut s’en féliciter – toujours dans le cadre d’une « légitimation » de la bande dessinée dans la société – ou le regretter, pour ce que cela concrétise en matière de crise sociale et économique. Mais, quoi qu’il en soi « Ma Tante » se lance dans la bande dessinée.

Ma tata ne va pas se mettre à dessiner, mais le Crédit municipal de Paris, l’illustre institution financière qui pratique le prêt sur gage depuis 1777 ex « Mont de Piété »  familièrement dénommée « Ma Tante »,  vient d’annoncer, lui, qu’il acceptait désormais en gageles bandes dessinées de collection, ainsi que les planches et les dessins.

A partir du 1er avril 2012 – à moins qu’il ne s’agisse d’une blague anticipée – le Crédit municipal de Paris élargit donc sa gamme d’objets pouvant être déposés en gage. Et les BD viendront bientôt prendre place aux côtés des bijoux (l’essentiel des objets), après  le vin (accepté depuis 2008), les vêtements vintage (en 2009), et la photographie d’art en 2010.

 

Anuki, le petit indien « picard », revient

Le deuxième album d’Anuki, le petit indien, de Frédéric Maupomé et Stéphane Sénégas, sortira en mai. Toujours aux éditions amiénoises de la Gouttière. Petit avant-goût…

La belle aventure débutée en 2011 se poursuit. Un après de premières péripéties avec des poules, Anuki, le petit indien, revient dans un second album, à paraître dans moins de deux deux mois aux Editions de la Gouttière.

Un deuxième tome qui devrait compter entre 4 et 6 planches de plus et qui, confie Pascal Mériaux, directeur de l’association On a marché sur la bulle – d’où émane les Editions de la Gouttière – s’annonce « dense, virevoltant tout en restant très lisible, et qui promet une vraie jubilation graphique« . Le concept reste le même : une histoire muette, destinée au jeune public, un style graphique épuré et des personnages très sympathiques.

Cette fois, Anuki aura à faire à une « révolte de castors » (titre de ce tome 2), qu’il va déranger par mégarde.

En voici, en avant-goût et avant-première, trois planches….

Et l’album n’arrive pas seul : en juin, on retrouvera Anuki au prochains Rendez-vous de la Bande dessinée d’Amiens, pour une expo interactive Jeunesse (et, elle aussi, muette !), sur le salon puis jusqu’en août à la bibliothèque Louis-Aragon d’Amiens.

D’ici là, les enseignants peuvent toujours télécharger les fiches pédagogiques, bien faites, qui accompagnent le premier album (comme tous ceux déjà parus).

 

La saga de science-friction
de Fabrice Neaud

Nu-Men, tome 1: guerre urbaine, de Fabrice Neaud, éditions Quadrants / Soleil, 48 pages, 13,95 euros.

Milieu du XXIe siècle. A défaut d’être très spirituel, l’avenir est passablement catastrophique : l’Afrique sombre, traversée par la pandémie du Sida, une grande partie des Etats-Unis a disparu après le réveil du super-volcan Yellowstone, l’Europe, avec le Moyen-Orient et l’Asie, a désormais repris le leadership mondial. Mais le continent doit faire face aux flux de migrants et aux émeutes urbaines. Pendant ce temps, de mystérieuses expériences « d’amélioration » de l’humanité ont lieu, avec des résultats assez effrayants – comme on le découvre dans le prologue de cette série aussi ambitieuse qu’alléchante. Une « nouvelle humanité » (d’où l’argotique « Nu-Men » pour « new men » du titre) qui demeure, à l’issue de ce premier tome, toujours opaque.

En revanche, on commence à mieux connaître le héros du récit, un super-soldat de l’armée qui sauve une petite fille lors de l’effondrement d’un immeuble et qui, à travers ce sauvetage anodin, va se voir embarqué dans une étrange affaire en lien, justement, avec les expérimentations évoquées précédemment.

Quittant la veine autobiographique et intimiste de son Journal, Fabrice Neaud se lance ici dans un grand récit de politique-fiction et de science-fiction qui embrasse large. Avec un style penchant parfois (la fin de l’album) vers l’ambiance des Comics US.

Ce premier tome, qui se consacre largement à poser le cadre, laisse forcément sur sa faim. Mais Fabrice Neaud brosse des portraits suffisamment forts pour accrocher, et faire oublier quelques faiblesses dans le dessin. Et il esquisse des intrigues croisées et complexes qui donnent envie d’en savoir plus. Potentiellement, un grand cycle en devenir… Et une belle signature pour la collection Quadrants (solaires).