Le Top 14 de (mes) meilleures BD 2011

Un Top 14, parce que ça change des classiques « Top 10 », parce que le rugby devient à la mode… et parce que  c’était déjà très difficile de choisir comme cela… Et en plus, je viens de m’apercevoir que j’avais oublié « 3 Secondes », l’OVNI de Marc-Antoine Mathieu, qui, du coup, devient album « hors-compétition » de l’année !

La fin d’année est propice aux regards rétrospectifs et aux palmarès. On va y sacrifier aussi, sans volonté prosélyte et en toute humble subjectivité  (au vu du nombre de nouveaux albums, la subjectivité est de toute façon de rigueur). Et surtout comme moyen de fixer le regard sur les belles réussites d’une année 2011 assez riche en la matière et de prendre date sur ces plus beaux moments d’émotion bédéphile.

1- Habibi de Craig Thompson (Casterman). Parce qu’il s’agit là d’un étonnant roman graphique, saga orientale, vrai-faux conte brassant mythologies ancestrales de l’orient, religions et critique du capitalisme prédateur. Et que les personnages sont quand même vraiment attachants.

 2 La grande guerre de Charlie de vol.1,  de Pat Mills et Joe Colquhoun  (Label Délirium, ed. 360 Media Perspective / Cà et Là). Parce que ce coup éditorial mérite d’être salué à sa juste valeur et que cela permet de faire connaître une bande dessinée assez unique, britannique et anti-militariste sur la Grande Guerre.

3 – Les ignorants, d’Etienne Davodeau (Futuropolis), parce que ce reportage croisé dans le milieu de la vigne et celui de la bande dessinée est passionnant et sincère.

4 – Reportages de Joe Sacco (Futuropolis). Parce qu’il s’agit d’une belle leçon de journalisme, d’un bel exemple de grand reportages et d’une incontestable démonstration de la capacité de faire tout cela en BD.

5 – Abélard, de Renaud Dillies et Régis Hautière (Dargaud). Parce qu’il s’agit là du plus poétique et émouvant album que j’ai pu lire cette année. Un conte touchant et plus ambitieux qu’il n’y paraît.

6 – Journal d’un journal de Mathieu Sapin, éditions Shampoing (Delcourt). Parce qu’il s’agit d’un très bon reportage embedded sur le monde de la presse écrite, en l’occurrence au journal Libération. Avec autant d’humour que de pertinence.

7 – Les années douces, de Jirô Taniguchi (Casterman). Parce que Taniguchi et parce que ce diptyque délicat et pudique décrit si bien la transformation des sentiments avec autant de force que de douceur.

8 – Svoboda, tome 1, de Kris et Pendanx (Futuropolis). Parce qu’on découvre ici un épisode très (voire totalement) méconnu de la Révolution russe et que le traitement, lyrique et puissant transporte au rythme de ces convois ferrés blindés. Et qu’on a hâte d’arriver à la prochaine étape (promise pour le début 2012).

9 – Valérian vu par… Larcenet, t.1 : l’armure du Jakolass (Dargaud). Parce que Larcenet se montre un aussi fidèle que déconneur successeur de Christin et Mezières pour cette suite « complètement différente » de Valérian. Et à ce titre parfaitement respectueuse du souhait du duo initial.

10 – Alter Ego, de Denis Lapière et Renders (Dupuis). Parce que c’est un joli exploit d’avoir pu sortir les six tomes dans la même année et que le concept des albums imbriqués les uns dans les autres fonctionne sans faute. Sur fond de thriller génético-politique impressionnant.

11 – Prométhée, tome 4: Mantique, de Christophe Bec, Alessandro Bocci, Stefano Raffaele (Soleil). Parce que cette intrigante et envoûtante série de SF tient en haleine depuis quatre albums déjà, sans que l’intérêt ne décroisse, ni le mystère d’ailleurs.

12 – Voyage en Satanie, tome 1 de Vehlmann et Kerascoët (Dargaud). Parce que cette première partie du diptyque se montre aussi bien que le très réussi Jolies ténèbres des deux (trois en fait) mêmes auteurs. Et parce que ce nouveau voyage au centre de la Terre s’avère d’une réjouissante fantaisie.

13 – Le Capital, de Karl Marx (Soleil manga/Démopolis). Parce qu’adapter Karl Marx en mangas, il fallait oser ! Et parce que le résultat s’avère être un joli travail de vulgarisation.

14 – L’affaire des affaires, tome 4 : Justice, de Denis Robert et Laurent Astier (Dargaud). Parce que Denis Robert le mérite bien et parce que j’ai (enfin) l’impression d’avoir compris l’affaire Clearstream.

 

Et quelques autres, en vrac, qui n’ont pas démérité et qui m’ont fait passer d’autres bons moments :

Des dieux et des hommes, t.1: La fin du commencement, Dionnet et Theureau (Dargaud). Pour le retour de Jean-Pierre Dionnet à la BD, dans une série très « Métal Hurlant » et qui, de surcroit, commence très bien dans cet album forcément déjà mythologique.
Accords sensibles, Lapone et Hautière (Treize étrange). Parce qu’a priori, il n’y avait rien pour m’attirer dans ce récit rétro années 50 et parce que j’ai été vraiment séduit par le charme mélancolique et jazzy de ce joli petit album.
Cité 14, saison 1 & 2, Gabus et Reutimann (Humanoïdes associés). Parce que le premier album (ré-édité) posait bien les fondations de cette série très serial et pulp déjantée. Et parce que l’univers aussi urbain que dantesque de Cité 14 se construit avec toujours autant de bonheur dans la nouvelle seconde saison inédite.
Un sac de billes, tome 1, Kris et Bailly (Futuropolis). Parce qu’il s’agit d’une très belle adaptation, élégante et fidèle, du célèbre roman de Joseph Joffo.
Les sentinelles, tome 3 : Ypres, Xavier Dorison et Enrique Breccia (Delcourt). Parce que cette adaptation, de plus en plus comics de la Guerre de 14-18, s’avère aussi originale que réussie dans son traitement graphique et narratif.
La belle image, d’après Marcel Aymé, Bonin (Futuropolis). Parce qu’on se croirait en effet dans un roman de Marcel Aymé, avec son atmosphère désuète et doucement fantastique et parce que Cyril Bonin dessine vraiment très bien les visages de femmes.
Muslim Show, t.2 : mariage Noredine Allam et Greg Blondin, (BDouin). Parce que cette BD amiénoise, drôle et empathique démontre, pour la seconde fois, les qualités de ce duo dans l’humour musulman.
Univerne, t.1, Morvan et Nesmo (Soleil).  Parce qu’il s’agit d’une jolie adaptation de l’univers de Verne, transfiguré steampunk et pour son héroïne journaliste, la jolie Juliette.
Le marin, l’actrice, et la croisière jaune, t.2, Hautière et Poitevin (Soleil). Parce que les deux auteurs ne se sont pas perdus sur la piste de la Croisière jaune et que la série va en se bonifiant.
Seuls, t.6 : la quatrième dimension, Gazzotti et Vehlmann (Dupuis). Parce que cette morbide série jeunesse continue de happer le lecteur en traitant, sous un trait très « jeunesse » des thèmes qui le sont nettement moins.
Cléo, Fred Bernard (Marabulles/Marabout). Parce que Fred Bernard n’a pas son pareil pour se mettre dans la peau d’une jeune femme et que sa nouvelle héroïne, prétendument ordinaire, s’avère très craquante et séduisante. Et parce que ce roman graphique sorti dans l’indifférence en 2010) mérite une deuxième chance.
Vents contraires, moissons rouges, Hautière et Ullcer (Delcourt). Parce que ce thriller scientifique remplit toutes ses promesses et se montre d’une efficacité redoutable.
Zombillénium, tome 2, Arthur De Pins (Dupuis). Parce qu’il faut encourager la diversification économique du Nord Pas-de-Calais et qu’il s’agit là du plus drôle des parcs d’attractions.
Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle, Nury et Brüno (Dargaud). Parce que Nury et Brüno restituent toute la force sombre et implacable de la vengeance et dissèquent l’obscénité irréductible du système esclavagiste, dans une adaptation résolument personnelle d’un roman d’Eugène Sue.
Le Grand mort, t.3 : Blanche, Loisel, Djian, Mallié (Vents d’Ouest). Parce que cette série mêle toujours aussi habilement critique sociale très réaliste et féérie bretonnante. Et que le résultat graphique est toujours aussi beau.
Le Protocole Pélican, t.1, Marazano et Ponzio (Dargaud). Parce que ce thriller concentrationnaire se montre pour l’heure particulièrement intrigant.
Back to Perdition, tome 2, Marie et Vanders (Vents d’Ouest). Parce que ce diptyque au fond du bush australien se conclue comme une tragédie grecque, version hard boiled.
XIII Mystery, Colonel Amos, Boucq et Alicante (Dargaud). Parce que les deux auteurs donnent une étonnante consistance au personnage secondaire du Colonel Amos.
Sarkozy et les riches, Dély et Aurel (Drugstore). Parce que sous le mode caricatural se dévoile l’essence du sarkozysme. Drôle et riche d’enseignements.

Game Over dans la BD, c’est drôle !

 

Game over, Tome 7: Only for your eyes, Midame, Thitaume et Adam. Editions Mad Fabrik, 48 pages, 10,50 euros

Le petit barbare est de retour ! Plongé dans ses jeux vidéo préférés, le jeune Kid Paddle s’identifie plus que jamais à son personnage malchanceux. Jamais, il ne termine une partie sur un succès, c’est toujours sur un échec que les mots fatidiques « GAME OVER » s’inscrivent sur l’écran. Explosions de cervelles, décapitations de blorks, propulsions d’hémoglobine sont toujours au menu mais c’est pas pour de VRAI !

Avec un titre jamesbondien en diable et une couverture classieuse noire dont les traits des visuels sont en vernis sélectif noir brillant, nous avons un album qui ne laisse pas indifférentUn graphisme simple, bien ancré dans la plus classique des lignes claires, des décors minimalistes et des dialogues réduits à leur plus simple expression, voilà l’univers de ce héros virtuel. Condamné à guerroyer contre des monstres hideux et à sauver une belle princesse, il va d’échec en échec, suivant la dure loi du jeu vidéo. Avec ce septième album, dans une succession échevelée de gags en une ou deux planches, Midame et ses compères réussissent encore à nous surprendre en trouvant toujours de nouvelles façons d’amener une chute qui se répète sans lasser le lecteur. Chapeau l’artiste !

Toujours plus de bandes dessinées
en 2011

 Rituel, le rapport annuel du secrétaire général de l’ACBD, Gilles Ratier, vient de sortir. Une intéressante photo de l’état – contrasté – de la bande dessinée.

Tout augmente. Le prix (avec la répercussion annoncé du passage de la TVA à 7 %) mais aussi le nombre d’albums. Pour la… seizième année consécutive, le nombre d’albums parus en 2011 est encore en hausse, avec 5 327 parutions différentes recensées par Gilles Ratier, secrétaire général de l’Association des critiques de bande dessinée (ACBD) dans son rituel rapport annuel sur le secteur.

1 577 vraies nouveautés parmi plus de 5 000 parutions

Plus de 5 000 nouveautés, donc (soit 162 albums de plus qu’en 2010), mais seulement 1 577 véritables créations en Europe francophone. En pourcentages, la part de la BD dans le marché du livre croît, aussi, logiquement – pour atteindre aujourd’hui 8,32% de la production éditoriale française contre 7,91% en 2010. Paradoxalement, cette augmentation n’est pas forcément la traduction d’un engouement plus fort, dans un marché qui manque depuis quelques années de « locomotives exceptionnelles« , comme le note M.Ratier. Mais plutôt, comme le titre le rapport, une tentative de « publier plus pour gagner plus« .

En conséquence, ce sont encore une fois les séries (1 319 albums hors mangas et comics) qui dominent. Et parmi elles, quelques « têtes de gondoles » bien installées (99 d’entre elles ont été tirées à plus de 50 000 exemplaires).  Le plus gros tirages de l’année est revenu au retour de XIII d’Yves Sente et Iouri Jigounov  (500 000 exemplaires), suivi du nouveau Kid Paddle de Midam, de Boule et Bill de Laurent Verron d’après Roba (253 000), du nouveau Thorgal d’Yves Sente – encore – et Grzegorz Rosinski et des Aventures de Kid Lucky d’Achdé, d’après Morris (tous deux à 220 000). En parallèle, autre traduction de cette tendance « patrimoniale », rééditions et  éditions revues ou augmentées progressent également (1058 albums, soit près de 20% de l’ensemble contre 980 seulement l’an passé).

Au final, selon le comptage de l’ACBD, on ne compte « que » 3 841 nouveautés en 2011  (72 % du total), moins les nouvelles éditions d’albums de plus vingt ans ou les nouvelles traductions, il ne reste « que » 1 577 véritables créations en Europe francophone, soit quand même 38 de plus qu’en 2010. Parmi celles-ci, dominent les BD franco-belges classiques, tandis que les mangas se stabilisent et que les romans graphiques et autres livres plus expérimentaux diminuent légèrement.

La bande des quatre domine le marché

Sur le plan plus strictement économique, on notera l’absorption des éditions Soleil par Delcourt, qui fait désormais de l’ensemble le deuxième groupe le plus important en chiffre d’affaires (et le premier en production d’albums). Conséquence, Médias-Participations, s’il demeure le premier en terme de chiffres d’affaires passe à la seconde place pour le nombre de titres. Derrière, Glénat  arrive en 3e position avec 469 titres  et Flammarion conforte sa 4e place en termes de chiffre d’affaires. Une « bande des quatre » qui dominent largement le marché.

Par ailleurs, le rapport consacre des chapitres intéressants à la diffusion des magazines de bande dessinée, tout comme à l’essor des blogs (d’auteurs comme de journalistes ou de fans dédiés au genre) ou aux mutations numériques qui touche la bande dessinée comme l’ensemble du monde du livre.

Sur ce dernier point, l’analyse de Gilles Ratier se veut plutôt optimiste, néamoins. Il constate ainsi qu’alors que « toute la filière du livre est donc en mutation (d’où un malaise au niveau des différents acteurs qui alimentent, en permanence, les marronniers de l’édition : surproduction, concentration et inflation), il faut bien constater que la bande dessinée francophone a toujours su s’adapter aux soubresauts de l’économie et à l’arrivée des nouvelles technologiesPlus fort encore, comme elle a généré et imposé des valeurs sûres qui sont devenues, petit à petit, des classiques de notre culture, elle est même, désormais, complètement reconnue par les autres médias, et particulièrement par le cinéma« .

 

 

Grand « Reportages »

Reportages, Joe Sacco, éditions Futuropolis, 200 pages, 25 euros.

Grand nom du « bd-journalisme », qu’il défricha en pionnier dès 1993 avec Palestine : une nation occupée, avant d’enchaîner sur la guerre de Bosnie jusqu’à son dernier album, retour historique en Palestine multi-auréolé Gaza 1956, en marge de l’Histoire, Joe Sacco se vit pleinement comme un journaliste et comme un reporter. Il s’en explique, fort bien dans la préface de ce nouvel album, Reportages, recueils de différents sujets parus dans la presse internationale.

En Palestine, encore, à travers un Coup d’oeil à Hebron ou sur les tunnels de Gaza, à La Haye, pour un procès (décevant) du tribunal international pour l’ex-Yougoslavie, « embedded » avec les GI’s en Irak, auprès des réfugiés tchétchènes, des clandestins africains débarquant à Malte ou des intouchables en Inde, on retrouve sa patte : mélange de dessin soigné et documentaire, d’un parti-pris assumé « du côté de ceux qui souffrent » et de sa propre représentation – souvent pas à son avantage – en petit bonhomme aux lunettes opaques ou vides ; actant sa présence comme observateur actif de ses créations.

Bel album encore une fois très bien édité chez Futuropolis (après Gaza 1956), ces Reportages sont donc l’occasion pour Joe Sacco d’expliquer aussi son travail, à la fois dans son intéressante préface, mais aussi dans les petites postfaces qui suivent chaque histoire.

Leçons de journalisme

Joe Sacco s'auto-représentant dans "Gaza 1956".

Il ne s’attarde pas, ici sur le rôle de « distanciation » opéré par son auto-représentation systématique, qui est une façon de montrer son implication quoi qu’il en veuille dans le récit et donc une manière de signifier au lecteur qu’il y a forcément un point de vue dans ce qu’il lit (ce qui est vrai pour tout reportage écrit et audiovisuel… mais non signifié).

En revanche, il s’explique sur son rapport – qui vaut leçon pour l’ensemble de ses confrères, dessinateurs ou pas – au journalisme. Et notamment aux deux dogmes du journalisme à l’américaine que sont l’objectivité et la recherche de l’équilibre. Honnêtement, il note, d’une part, avec le journaliste Edward R.Murrow que « nous sommes tous prisonniers de nos propres expériences, (qu’) on ne peut pas éliminer les préjugés, seulement les identifier » et, d’autre part que le journaliste doit « faire son possible pour découvrir ce qui se passe et le dire, plutôt que de faire une entorse à la vérité au nom de l’égalité de temps« . Deux principes qu’il démontre fort bien dans les sept récits de ce livre.
Tout comme il rend un bel hommage à la bande dessinée et à ses potentialités en matière de traitement de l’actualité : « Le gros avantage d’un médium interprétatif par nature, tel que la bande dessinée, est qu’il m’a interdit de m’enfermer dans les limites du journalisme traditionnel. En me compliquant la tâche qui consistait à m’extraire d’une scène, il m’a empêché de prétendre à l’impartialité. Pour le meilleur ou pour le pire, la bande dessinée est un médium inflexible, qui m’a obligé à faire des choix. De mon point de vue, cela fait partie de son message« .
On peut difficilement ne pas ému par le regard, pertinent, parfois incisif mais toujours très humain que Joe Sacco porte sur les situations et les hommes qu’il décrit. Personnellement, je l’ai été particulièrement sur le récit des immigrés africains échoués sur l’île de Malte ou sur le drame palestinien, restitué d’une manière très forte en quatre pages de portfolio.
Une belle leçon de journalisme et une jolie manière de redonner ses lettres de noblesse au grand reportage. Accessoirement, ce recueil d’histoires courtes est une bonne manière de découvrir le travail de Joe Sacco, pour ceux qui ne le connaîtraient pas encore.

Dans "procès des crimes de guerre", sur le tribunal de La Haye et les accusés serbes, reportage fait pour la revue américaine "Details" qui ouvre "Reportages. On notera, dans les deux premières cases, le procédé - simple mais très efficace - pour suggérer sa présence à La Haye et celle, passée en Bosnie.

Joyeux Noël… quand même !

En ce jour particulier, deux idées de (re)lecture appropriées, pour ceux qui commencent déjà à saturer du foie gras, de la dinde et de la joie obligée de cette chère journée de Noël, comme pour tous les autres aussi.

L’histoire a déjà quatorze ans, mais sa lecture s’impose toujours en ce jour de Noël. Avec Houppeland, mêlant humour noir et absurde, Didider Tronchet se lançait pour la première fois dans une histoire au long cours, puisant dans ses « obsessions personnelles de Noëls ratés », l’intrigue de ce diptyque qui conserve toute sa force jubilatoire.

A Houppeland, c’est donc Noël tous les jours, mais pas forcément très joyeux pour autant. Rigolades et réveillons sont obligatoires, sous étroite surveillance de la brigade des joyeux drilles, en charge des contrôles de bonne humeur et des bons échanges de cadeaux. Difficile d’y échapper. C’est pourtant ce qu’essaie de faire Arlette Champagne, la fille du guichet 8, peu appréciée de la critique pour son jeu monolithique et son air bougon… Et c’est d’elle que va tomber amoureux René Poliveau, qui l’a croisé par hasard lors d’un réveillon.

Inspiré lointainement de 1984 et des univers concentrationnaires, Houppeland recycle avec bonheur l’ambiance de la précédente trilogie de Tronchet, Les damnés de la Terre. C’est surtout le cas dans sa première partie, qui décrit le fonctionnement de cette étrange société où tout éternuement sur la voie publique est aussi proscrit, quasiment aussi scandaleux que les réveillons protestataires à la biscotte sans sel fomentés par les rares terroristes qui refusent le système… La seconde partie, plus loufoque, perd de sa saveur et de sa substance, multipliant les putschs fantaisistes, aboutissant à instaurer ensuite le mardi-gras quotidien, puis la saint-valentin tous les jours… Mais l’ensemble tient encore très bien la route.
Si les albums originaux, dans la collection Aire libre, ne sont plus disponibles, une nouvelle édition, intégrale, est parue, en collection Roman Aire Libre.

L’attente du Pire Noël

Deux ans plus tard, dans une fin des années 90 propice à ce traitement caustique, autre style – plus sombre, fantastique et futuriste – mais même ambiance avec La semaine des 7 Noël d’O’Groj.  Ce dessinateur de presse et d’oeuvres Jeunesse propose là une autre variation comico-kafkaïenne sur le sujet. Un thème qui apparaîtra, en cet hiver 2011 d’une singulière actualité… Dans le prologue, on apprend en effet que le gouvernement, afin de lutter contre la récession lourde qui frappe la France a décidé d’instaurer plusieurs jours de Noël dans l’année, afin d’impulser une relance de la consommation puisque les fêtes sont un moment de pic de la consommation (si pour les voeux, le président apparaît vêu en Père Noël, attention…). Instauré en 2030, ce plan de relance n’a pas empêché l’aggravation de la pénurie et le glissement progressif vers un système dictatorial. Celui-ci est désormais bien implanté, lorsque l’histoire débute, en 2041 à Paris. La politique de réveillon permanent bat son plein. Et, ici aussi, un élément perturbateur vient gâcher la fête. En l’occurrence un serial-killer de Père Noël. Une pauvre famille de cordonniers va se retrouver malgré elle au beau milieu de cette mécanique policière, lorsqu’un gros flic viendra s’incruster dans la famille… Là encore bien parti, l’album s’essoufle un peu dans sa dernière partie, récit en flash-back conté comme une rédaction d’élève par le fils Prion.
Il faut croire qu’il n’est pas si facile d’aller contre « l’esprit de Noël »…

2012, une année très Comics
pour Dargaud

Cet automne, les éditions Dargaud ont récupéré la licence DC Comics jusqu’ici exploitée par Panini. Le programme des sorties, débutant en janvier 2012, est copieux.

Le 1er janvier 2012 marquera le début de l’année de la fin du monde selon le calendrier maya et, plus sûrement, l’arrivée des comics US au catalogue des éditions Dargaud.
C’est en effet à cette date que sera officiellement lancé le nouveau label « Urban Comics », reprise de la licence DC Comics qu’avait pour l’instant Panini.  La maison Dargaud récupère donc, pour la France, Superman, Batman, Wonder Woman, Green Lantern, etc. Plus intéressant, je trouve, Urban Comics aura aussi en magasin les séries Vertigo, au contenu plus adulte et littéraire, dont V pour Vendetta d’Alan Moore, Sandman de Neil Gaiman ou encore 100 Bullets de Brian Azzarello. Autre nouvelle sympathique, le nouveau label entend développer la sortie de livres sur la célèbre revue satirique américaine Mad !

L’année commencera très fort, en janvier, avec la publication « définitive » des Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons. Une première ré-édition emblématique avec 50 pages de bonus et dans la traduction du romancier Jean-Patrick Manchette.

Autres titres phares du début d’année : une anthologie DC Comics (parution 24 février), réunissant soixante-dix ans d’histoire à travers quinze récits fondateurs des héros du label et en avant-première l’épisode inaugural du Relaunch de la Justice League de Jim Lee ; un roman graphique plus exigeant, Daytripper (de Gabriel Bá et Fábio Moon, sortie le 9 mars) avec un écrivain à la recherche du sens de l’existence et le premier tome de la série 100 Bullets (Brian Azzarello et Eduardo Risso, également le 9 mars).

 

Pour le reste de l’année, le catalogue 2012, évoqué sur la page facebook du label, est déjà joliment copieux.

Des affaires pas si étrangères

Quai d’Orsay, tome 2, chroniques diplomatiques, de Christophe Blain et Abel Lanzac, éditions Dargaud, 104 pages, 16,95 euros.

Dans le premier tome de Quai d’Orsay, on avait appris à découvrir la fougue d’Alexandre Taillard de Vorms (dont toute ressemblance avec un certain Dominique de Villepin ne serait pas que pure coïncidence…), ministre des Affaires étrangères du gouvernement français. Cette fois, on le découvre en pleine crise internationale, alors que les Etats-Unis sont impatients d’aller bombarder et occuper le Lousdem (un pays moyen-oriental, dont toute ressemblance avec l’Irak ne serait pas… etc). Opposé à cette intervention, Taillard de Vorms va mener la bataille diplomatique dans l’enceinte de l’ONU à New York, en compagnie de sa bande de conseillers, parmi lesquels on retrouve aussi Arthur Vlaminck, en charge de l’écriture des discours du ministre et assez préoccupé de pouvoir retrouver sa fiancée à temps…

Du Quai d’Orsay, ce second album déplace son décor jusqu’à la scène internationale, la tribune de l’ONU devenant ici une enceinte de théâtre à la (dé)mesure du personnage de Taillard de Worms. Plus encore peut-être que dans le précédent, celui envahit tout l’espace par sa gestuelle, sa grandiloquence, mais aussi sa verve romanesque. Chacun se souvient encore de ce grand moment – l’un des seuls aussi, la mémoire oublieuse du quinquennat chiraquien dusse-t-elle en souffrir – de Villepin faisant son plaidoyer devant les Nations unies pour se démarquer de l’invasion américaine en Irak. On le retrouve ici, vibrant et grandiose, moment de bravoure fort bien restitué par le dessin énergique et dynamique de Christophe Blain. Mais tout l’intérêt – qui était déjà celui du précédent tome – de l’album est bien sûr d’évoquer aussi les préparatifs inconnus du discours, les coulisses et le fonctionnement au plus près d’un ministère ou, comme ici, d’une équipe de conseillers en action d’urgence – on songe au récent et excellent film de Pierre Schoeller l’Exercice de l’Etat. La présence au scénario – et sous pseudo – d’un ancien diplomate est bien sûr essentiel dans la crédibilité et l’effet de véracité rendus par l’album.

Pas forcément toujours très diplomate, un album criant de vérité et non dénué d’humour. Et encore meilleur que le précédent, par son ampleur et sa vista.

 

Renaud Dély : « Sarkozy est le monsieur sans-gêne de la politique française »

Avec Sarkozy et les riches, le journaliste Renaud Dély (ci contre croqué par son dessinateur) et le dessinateur Aurel abordent, après Sarkozy et ses femmes, un volet moins glamour mais plus intéressant encore de la biographie de Nicolas Sarkozy : celui de ses rapports avec l’élite financière française. Une relation nouée depuis longtemps, comme le rappelle judicieusement l’album à travers treize chapitres et autant de « cas », de Martin Bouygues à Liliane Bettencourt. Avec des vedettes bien connues du grand public comme Bernard Tapie, mais aussi d’autres qui recherchent moins les feux des projecteurs et qui s’avèrent encore plus intéressants, comme le vieil Antoine Berheim, le plus « émouvant » du lot dans son rôle de parrain abandonné par celui sur qui il avait tout parié, ou Stéphane Richard, PDG d’Orange, le « modèle » avoué de Nicolas Sarkozy.Un album-enquête à lire pour mieux comprendre l’ascension de l’ancien maire de Neuilly et la politique menée lors de ce quinquennat, mais aussi pour sourire de la caricature joyeuse qui en est faite.

Rencontre avec Renaud Dély, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur et picard d’origine.

 


« Je pense qu’il s’agit
d’une grille de lecture pertinente
du sarkozysme »

 

Ce projet de second album, sur un tel sujet, était-il déjà présent au moment de lancer Sarkozy et les femmes ou s’est-il imposé après la réussite du premier ?
Chronologiquement, nous avons été sollicités par Glénat pour refaire un album sur Nicolas Sarkozy, en effet car le premier avait bien marché. Mais c’est moi qui ait proposé ce thème. Car j’avais déjà travaillé sur le sujet, notamment dans Sarkozy et l’argent roi avec Didier Hassoux, et je pense qu’il s’agit d’une grille de lecture pertinente pour lire le sarkozysme…

Le thème a été accepté tout de suite par votre éditeur ?
Oui, sans souci. Après, c’est vrai qu’il s’agit d’un sujet plus explosif et gênant pour le pouvoir. Donc, le travail d’enquête a été encore plus poussé. C’est la raison aussi des notes dans la marge, qui servent à expliciter et valider l’enquête… Et le résultat a nécessité une relecture très précise de la part de l’avocat de Glénat !

Comment s’est fait le choix des treize personnages évoqués dans l’album ?
Il y aurait bien sûr pu en avoir d’autres, comme des stars richissimes du show-business tel Johnny Hallyday ou Christian Clavier ou d’autres stars du CAC40. Mais mon idée, et l’objectif de l’album, étaient de raconter des échanges de services. Nicolas Sarkozy, jeune élu de Neuilly, pour avancer, va chercher à courtiser ses riches administrés et eux vont s’apercevoir que c’est « le bon cheval ». Cette relation va bien sûr évoluer. Au début, c’est Nicolas Sarkozy le courtisan. Une fois président, cela va s’inverser. Mais ces treize cas illustrent de façon emblématique, ces « échanges de service » qui sont au coeur de la carrière du président.

 


« L’argent et la fréquentation
de ce monde « bling-bling »
sont l’essence du sarkozysme »

 

L’intérêt de votre album est en effet de rappeler la « genèse du sarkozysme », à Neuilly, un passé qui est aujourd’hui occulté par les images par exemple du Fouquet’s en 2007 qui montre une fête entre « égaux » de l’élite…
Oui, dès le début, lorsqu’il est élu en 1983 – il n’a alors que 27 ans ! – l’argent et la fréquentation de ce monde « bling-bling » constituent l’essence du sarkozysme, sa marque de fabrique et sa spécificité par rapport à d’autres personnalités de la droite française.

La première vignette de l'album : Nicolas Sarkozy et Martin Bouygues s'empiffrant de chocolats. L'ambiance est posée.

Dans la narration et son expression graphique, on constate un écart entre les textes, les informations transmises et le dessin d’Aurel qui se montre outrancier et caricatural, au sens qu’il exagère les situations. Par exemple, dès la première planche, avec Martin Bougues, à Neuilly. On voit Nicolas Sarkozy manger des chocolats avec l’héritier de la dynastie Bouygues, mais complètement avachi dans un fauteuil, les pieds sur la table, le visage barbouillé de chocolat. Et ce principe est ré-utilisé à de très nombreuses reprises ensuite…
L’idée, qu’Aurel a fort bien rendu par cela, c’est de montrer un personnage très nature. Nicolas Sarkozy, c’est le monsieur sans-gêne de la politique française. Il a ce côté : pas de raison de se cacher, j’assume. Par exemple dans la planche que vous évoquez, on sait, c’est une info vérifiée que Nicolas Sarkozy et Martin Bouygues ont sympathisé très tôt, que ce dernier venait régulièrement le dimanche chez les Sarkozy et qu’ils aimaient manger des chocolats. Bien sûr, nous n’étions pas là pour voir comment cela se passait! Mais en le montrant s’empiffrer de chocolat, le trait d’Aurel renvoit à l’idée qu’il n’y a pas de raison de se gêner, que lorsqu’on sera au pouvoir, on va se gaver…

 


« Là, je vais essayer
de vivre sans
Nicolas Sarkozy »

 

Avez-vous eu des retours des personnes évoquées dans l’album ?

La bande dessinée est sorti récemment. Donc non. En revanche, on évoque trois affaires qui ne sont pas encore terminées (l’affaire Tapie – Crédit lyonnais dans le chapitre sur Tapie, l’affaire de Karachi dans celui sur Nicolas Bazire et bien sûr l’affaire Bettencourt), et donc on s’est vraiment blindés.

Vous ne craignez pas de contrôle fiscal ?
(rires) C’est un classique des rétorsions possibles du pouvoir sur les journalistes. Mais, non. Nous sommes en règle et, de toute façon, ni Aurel ni moi n’avons des revenus gigantesques !

Vous avez d’autres projets à venir ?
Là, je vais d’abord essayer de me « sevrer » du sarkozysme, j’ai déjà fait un polar, deux essais et deux bandes dessinées sur lui. Je vais essayer d’apprendre à vivre sans Nicolas Sarkozy !

La jolie quatrième de couverture, épurée et percutante.

Game over, comment échouer
à coup sûr !

Game over, Tome 7: Only for your eyes, Midam, Thitaume et Adam. Editions Mad Fabrik, 48 pages, 10,50 euros

Le petit barbare est de retour ! Plongé dans ses jeux vidéo préférés, le jeune Kid Paddle s’identifie plus que jamais à son personnage malchanceux. Jamais, il ne termine une partie sur un succès, c’est toujours sur un échec que les mots fatidiques « GAME OVER » s’inscrivent sur l’écran. Explosions de cervelles, décapitations de blorks, propulsions d’hémoglobine sont toujours au menu mais c’est pas pour de VRAI !

Avec un titre jamesbondien en diable et une couverture classieuse noire dont les traits des visuels sont en vernis sélectif noir brillant, nous avons un album qui ne laisse pas indifférentUn graphisme simple, bien ancré dans la plus classique des lignes claires, des décors minimalistes et des dialogues réduits à leur plus simple expression, voilà l’univers de ce héros virtuel. Condamné à guerroyer contre des monstres hideux et à sauver une belle princesse, il va d’échec en échec, suivant la dure loi du jeu vidéo. Avec ce septième album, dans une succession échevelée de gags en une ou deux planches, Midam et ses compères réussissent encore à nous surprendre en trouvant toujours de nouvelles façons d’amener une chute qui se répète sans lasser le lecteur. Chapeau l’artiste !

Oh dis, c’est Lanfeust le meurtrier !

Lanfeust Odyssey, tome 3: le banni d’Eckmül, de Christophe Arleston et Didier Tarquin, éditions Soleil, 48 pages, 13,50 euros.

C’est le retour de la grande aventure sur Troy, disais-je à la fin du tome 2. Cela se confirme avec ce troisième album. Tout comme cette « Odyssey » commence à prendre forme comme le troisième volet de la saga de Lanfeust. Et le pauvre héros éponyme se retrouve de nouveau totalement possédé – à tous les sens du terme  – par une tragédie qui le dépasse. Si le précédent album emballait par son ampleur graphique, c’est le scénario d’Arleston qui, ici, impressionne (le dessin de Tarquin étant toujours à la hauteur, ceci étant) : en 48 pages, notre héros réussit à passer de champion de la cité à meurtrier ostracisé de tous avant de se marier avec quatre femmes d’un coup !

De retour à Eckmül, Lanfeust vient en effet à peine de remporter le Grand défi du conservatoire des sages – une chevauchée à dos de dragons qui fait un clin d’oeil à Harry Potter – que sa vie bascule dans le drame: il assassine au vu de tous Nicolède, l’ancien sage du village devenu vénérable du Conservatoire, et surtout grand-père de Cixi (la fille de C’ian à ne pas confondre avec l’ex-fiancée de Lanfeust dont une récente trilogie vient de faire la lumière sur toute sa vie aventureuse). Enfermé, manifestement victime d’une machination magique dans laquelle Qynostre, l’ambitieux sage ne semble pas étranger, Lanfeust est sauvé de la prison par son fidèle Troll, Hébus. Mais tous deux, proscrits doivent fuir et chercher l’unique témoin capable de disculper notre héros. Une nouvelle quête dont la première étape sera… le mariage obligé de Lanfeust avec un harem de quatre jeunes femmes ! De quoi faire sérieusement mûrir, en effet, le jeune héros redescendu des étoiles.

Rythmé, varié, avec la dose d’humour et de second degré qui en fait le charme, ce nouvel album est un nouveau grand moment de cette saga unique d’héroïc-fantasy fantaisiste à souhait.