Caen, faut y aller…

Pas si loin d’ici, le Mémorial de Caen mérite le détour. Au-delà de ses collections permanentes, centrées sur la Seconde Guerre mondiale et de l’actuelle expo temporaire consacrée à la guerre froide et à la RDA, on s’attachera plus particulièrement à deux espaces associés, mettant à l’honneur l’art graphique.

Depuis maintenant un an et demi, le musée normand héberge une expo permanente de 700 m2 de dessins de presse de l’association Cartooning for peace de Plantu.

Très joliment mises en scène, ces « Tâches d’opinions » apparaissent comme un bon prolongement, en dessins, des thématiques sur l’histoire du XXe siècle exposé auparavant.

Autour de cinq thèmes (les conflits armés, les droits de l’homme, les inégalités nord/sud, les menaces climatiques et censures, tabous et interdits), l’expo présente des oeuvres de près de 70 auteurs, du monde entier, avec un regard souvent aussi incisif que pertinent.

En voici quelques exemples que j’aime particulièrement

Quand un attentat contre deux tours du World Trade Center font figure de bombe pour toute la planète. Tout est dit sur le 11-Septembre

Le rôle des casques bleus à Srebrenica, rappelé par le dessinateur suisse Chappatte

Le Suisse Mix et Remix sur les "tabous"

Une colombe de la paix... victime de tous les tourments

Autre espace, temporaire celui-là, très fort, l’expo consacrée, jusqu’à fin décembre,  à « Notre combat », soit  la réponse d’artistes à Mein Kampf.

Peintre et photographe, Linda Ellia, bouleversée par la découverte fortuite d’une édition française du manifeste haineux de Hitler, elle entreprit d’en déchirer les pages et de les recouvrir par une création graphique exprimant sa réaction au texte imprimé dessous. Bientôt rejointe par d’autres artistes ou des amis, ce sont aujourd’hui quelque 600 pages de Mein Kampf qui sont  ainsi recouvertes. A Caen, dans une scénographie minimaliste et crépusculaire appropriée, on peut en découvrir près de 400 pages. Une oeuvre très troublante et puissante. Et une très belle réponse, collective, artistique et politique à l’horreur nazie.

Et deux bonnes raisons d’aller y jeter un oeil.

Black Joke 2 : Le jeu continue

BLACK JOKE, t.2, Masayuki Taguchi, Rintaro Koike, ed. Ankama, 192 pages, 6,95 euros.

A peine deux mois après la sortie du premier volume, le second Black Joke est disponible. Suite chronologique, mais sans lien, avec le précédent, il livre de nouveaux épisodes de la vie trépidante – et très sanglante – de Neon Island, cette île artificielle créée dans la baie de Tokyo où règnent vice et violence. Et, surtout ici, violence. Règlements de comptes, traquenards en tout genre, etc. Le sang ne cesse de couler et les petites histoires de s’enchaîner, plaisantes et plutôt à prendre au second degré. Pas de volonté sociologique ou de trame complexe. Le récit se met avant tout au service du dessin de Masayuki Taguchi, qui explose, avec un mélange assez unique de trait fin et soigné… et de têtes décapitées, explosées par des balles, de combats titanesques.

Plus centré, cette fois, sur l’alter ego de Kiyoshi Kira, le massif Dôji Kadama, Black Joke accorde en revanche plus d’intérêt à ces personnages, archétypaux, passablement dérangés et tout à fait exacerbés, comme l’implacable mafiosi en chaise roulante Runover ou, ici, un sniper obèse et son complice looser, Amiral Johnny (ci-dessous).

Siné de retour en kiosques !

“Un pied dans la tombe mais l’autre dans le cul de tous les empêcheurs de jouir en rond, l’increvable Siné, aidé par toute son équipe de démolisseurs, remet la gomme… Attention, ça va chier des bulles !”.

Première bonne nouvelle pour la rentrée, avec ce communiqué de presse qui annonce le retour de Siné dans les kiosques. Mais à un rythme mensuel, cette fois, un an et demi après la fin de l’hebdo.

Siné mensuel est annoncé pour le 7 septembre, en 32 pages et pour 4,80 euros, puis tous les premiers mercredi de chaque, avec une partie de l’équipe initial. Sa rédactrice en chef sera Emmanuelle Veil (ancienne de Charlie Hebdo puis de Siné Hebdo, Catherine Sinet sera directrice de publication). Programme affiché: “distraire les lecteurs et leur donner des armes pour battre la droite”. Et un dessin par jour sur le site dès le 1er septembre.

Voyage au bout de l’enfer avec Vehlmann et Kerascoët

VOYAGE EN SATANIE, t.1, de Vehlmann et Kerascoët, ed.Dargaud, 56 pages, 13, 95 euros. Parution le 26 août.

Déjà auteurs, ensemble, du magnifique et inquiétant Jolies ténèbres, voilà deux ans, Fabien Vehlmann et Kerascoët (alias  Marie Pommepuy et Sébastien Cosset) et se retrouvent ici pour un diptyque qui s’annonce encore fort bien, version très particulière d’un voyage au centre de la Terre qui tourne au voyage au bout de l’enfer.

D’entrée, l’album plonge le lecteur au coeur des ténèbres, dans un gouffre, avec une équipe de sauvetage partie rechercher un jeune homme, Constantin, persuadé que la porte de l’enfer est vraiment sous terre et qu’une peuplade de néanderthalien s’est établi au coeur de la planète, mutant au fil des générations, développant une excroissance osseuse sur la tête en guise de protection, des jambes et corps velus pour se réchauffer, des pieds en forme de sabots afin de se déplacer sur la rocaille… bref, un vrai portrait-robot de la figure du diable des contes et légendes !  Etonnante fusion de la théorie de Darwin sur l’évolution des espèces et de la mythologie satanique.

Mais le surprenant devient la règle au cours de cette expédition infernale qui mêle avec justesse noirceur et candeur. Déjà dans la drôle d’équipe de spéléologues, formée de Charlie, la jeune soeur rousse de Constantin, de l’éditeur de ce dernier, d’un prêtre râleur, d’un villageois passablement psychopathe. L’étrangeté des personnages n’est rien à côté de ce qu’ils vont découvrir : Ultima Thulé, utopie improbable d’abord, puis, descendant toujours plus profondément, une bande de diables aux yeux rouges et aux intentions difficiles à cerner… qui semble corroborer les thèses de Constantin. La dernière planche de cette première partie laissant la jeune héroïne en très mauvaise posture, au-dessus d’un océan de lave en fusion. Et le lecteur, haletant, aux prises avec les multiples hypothèses encore ouvertes…

Fantaisiste, mais très maîtrisé, le récit n’est pas dénué non plus d’une certaine cruauté – dans l’esprit de Jolies ténèbres – et cette trouble innocence est parfaitement rendue par le dessin faussement naïf et toujours très évocateur de Kérascoët. Bref, une nouvelle fois de la graine de chef d’oeuvre. On attendra juste la deuxième partie pour conclure définitivement là-dessus.

Et pour ceux qui ne tiendraient pas jusque là, à noter, fin août à Paris, l’exposition des Kerascoët à la Galerie 9ème Art réunissant des planches de l’album Beauté (Dupuis) et Voyage en Satanie (Dargaud). Avec un vernissage en présence des auteurs le 25 août à partir de 18 heures. Soit juste au moment de la parution de ce premier tome.

Sea, Sun (peut-être) et Sex

Sea, sexe and sun. Si la mer est toujours là, le soleil se fait toujours attendre. Quant au sexe, c’est devenu le marronnier estival incontournable pour la presse, des Inrockuptibles à Madame Figaro, histoire de redonner un peu de vigueur à une audience forcément plus ramollo. Ce pourrait être aussi le (bon) moment d’évoquer la bande dessinée érotique ou pornographique. Sexe et BD ayant aussi une longue histoire intime. L’actualité (encore) récente s’y prêterait aussi, avec la parution, en ce début d’été, de deux albums, chez Drugstore, de Liberatore, sur « ses femmes » et sa version des Onze milles verges d’Apollinaire… Deux albums qui m’ont laissé assez froid.

Mais, cumulant un manque d’intérêt doublé d’une méconnaissance crasse du domaine (hormis quelques Manara et la Survivante de Paul Gillon…), je me contenterai – histoire d’anticiper sur une pause-vacances de quelques jours ou semaines – d’évoquer une talentueuse blogueuse, Camille Emmanuelle, nettement plus calée en la matière, et qui consacre sa dernière chronique, en ce début août – c’est donc bien de saison sur le net aussi – au « boom de la BD érotique », en évoquant, avec bon goût, à trois albums érotiques parus chez les Requins marteaux et à un entretien avec Frédéric Felder, l’un des créateurs de la collection « BD cul » de la courageuse maison d’édition indépendante (en difficultés économiques graves) , Frédéric Felder. Bonus, la chronique est illustrée par un très joli dessin original de Fred Bernard !

Bonne lecture, et retour autour du 25 août.

Plein phare sur Sambre

SAMBRE, t.6 : la mer vue du purgatoire, d’Yslaire, ed.Glénat, 56 pages, 13,50 euros.

Autre séance de rattrapage, pour l’un des grands albums attendus cette année (et sorti depuis la mi-juin) : la suite de Sambre, la série culte d’Yslaire.

Autant l’avouer, alors que j’ai pourtant adoré XXe Ciel – sa déclinaison du Ciel au dessus de Bruxelles ou sa variation sur le musée du Louvre –  je suis toujours passé à côté de la sombre Sambre, sans en méconnaître l’esthétisme et l’univers fouillé auquel la série à donné naissance – pour avoir raté le début et par un relatif désintérêt, a priori, de l’univers romantico-fantastique de la série.

Ce nouvel album, qui marque aussi une nouvelle étape, sera donc l’occasion de rattraper le temps perdu.

Contrainte d’abandonner son fils après la mort de son amant, on retrouve Julie Saintange, l’héroïne aux yeux rouges embarquée pour le bagne en Guyane Mais son navire fait naufrage et elle échoue, seule rescapée, au pied d’un phare perdu au milieu de l’Atlantique. Ayant échappé à l’enfer du bagne, Julie,  dans ce « purgatoire » (du nom des phares planté sur un îlot ayant quelques mètres de terre), va vivre une sorte de rédemption tragique et va voir s’offrir la perspective d’une nouvelle vie…

Bel album, donc – même pour qui ne maîtrise pas tous les éléments de la saga –  avec le dessin réaliste élégant et stylisé d’Yslaire, au meilleur de son art.

Un thriller qui ne manque pas d’émotions

SYNCHRONE t.1: Trauma, de Crosa et Delmas, ed.Le Lombard, 48 pages, 11,95 euros

Une femme enceinte flinguée à la troisième planche, un ado poignardé à mort baignant dans son sang, page 14. Et un héros, qui après trois ans de coma se réveille atteint de décalage émotionnel et se fait recruter par la NSA contre des infos sur le meurtre de sa femme. Pour un début, la nouvelle série du néophyte (mais prometteur) Vincent Delmas – qui signe là son premier scénario de BD – et du dessinateur italien et polyvalent Riccardo Crosa fait fort.

Vaguement lié aux services secrets américains avant l’attentat dont son couple a été victime, le héros, Ian Mallory, s’est reconverti depuis en auteur de thrillers horrifiques, et tente de se refaire une vie avec une nouvelle compagne et son étrange pathologie qui lui fait vivre ses émotions en différé de quelques heures… Mais l’horreur va le retrouver au sein même de sa famille, avant que la NSA, ayant eu vent de ses étranges facultés, lui propose de reprendre du service, en échange d’informations sur le meurtre de sa femme.
Au prix de quelques invraisemblances et d’un dessin réaliste un peu abrupt, un thriller très rythmé et efficace. Et un suspense savamment entretenu pour la suite.

Un nouvel héros masqué piquant au far-west

CAKTUS, t.1: Le masque de vert, de Nicolas Pothier et Johan Pilet, ed. Treize étrange, 48 pages, 10,50 euros.

Séance de rattrapage pour la nouvelle série humoristique de Nicolas Pothier (parue début juin). L’auteur de Ratafia change donc de genre – le western parodique après la piraterie loufoque – mais pas de style, avec son lot de gags et, surtout, sa prédilection pour les calembours et autres jeux de mots.

On retrouve aussi des malfrats, ici, les Pasamontas, un gang de bandits masqués qui terrorise la petite ville de Santé Pé – et permettent, accessoirement au gouverneur d’augmenter les impôts et la répression. Dans l’attente d’un nouveau shérif qui se fait attendre, c’est un métis, jouant le serviteur sourd-muet et un vieil ivrogne endossant la tenue de blanchisseur qui vont rendre la justice, en créant Caktus, un héros masqué tout de vert vêtu…

Lorgnant ouvertement du côté de Zorro pour la trame, Caktus fait aussi un clin d’oeil hommage à Lucky Luke, sur la forme, grâce au dessin de Johan Pilet, proche de celui de Morris. Peut-être bien la naissance d’un nouveau géant vert, donc…