Quand la presse nationale bulle l’été

Les quotidiens nationaux se sont tous – ou presque – étoffés d’une bande dessinée à pré-publier, pour passer l’été. Où chacun reflète aussi une part de son identité éditoriale. Tour d’horizon.

L’été, afin de compenser la baisse traditionnelle d’actualité, les quotidiens se lancent dans une offre éditoriale plus « magazine ». Pendant longtemps, ce fut uniquement sous forme de grands reportages ou de séries plus ou moins décalées (on se souvient encore d’un tour, marquant, des grands palaces de la planète dans Libé pendant les années 80…).

Ces dernières années, la tendance, initiée par Libération, est aussi à proposer, une pré-publication de bandes dessinée. Et, en cet été 2011, c’est plutôt celui qui n’en propose pas (en l’état Le Figaro et La Croix) qui fait exception.

Libération, fidèle à son positionnement avant-gardiste sur la BD d’auteur double même la mise. Avec tout d’abord, en place du reportage Grand Angle en fin de journal, Pour en finir avec le cinéma, de Blutch. Un hommage très personnel qui oscille, pour l’instant, je trouve, entre intrigant et décevant. Ensuite, au sein du cahier été, Le journal d’un journal, de Mathieu Sapin, issu du reportage de plusieurs mois du dessinateur… au sein de la rédaction de Libé !

Forcément nombriliste, mais trouvant la bonne distance. Plutôt drôle et bien senti, cette manière de faire vivre le quotidien… au quotidien, et d’en restituer toute la galerie de personnages, a d’abord été un blog, avant un album prévu pour paraître en septembre, chez Delcourt.

Mon premier coup de coeur de cet été, pour la forme et le fond ; tropisme de journaliste et de lecteur historique de « Libé », sûrement aussi…

Le Monde reste dans son univers géopolitique de quotidien de référence – et ne prend pas trop de risque au vu du succès de notoriété du premier – avec la suite de Quai d’orsay, de Christophe Blain, qui, au vu des premières planches, peine un peu.

L’Humanité, qui continue vaillamment à entretenir la flamme de Pif et Hercule, a entamé, ce lundi 25 juillet, lui-aussi une pré-publication d’album à paraître en octobre : La vie sentimentale de Laurence P., d’Isa, de la bande de Fluide Glacial, croquant férocement la présidente du Medef. Une autre manière de faire de la bande dessinée politique.

Dans le registre de la presse populaire, France Soir a également joué la carte de la sécurité et de la prise de risque minimum, avec deux aventures de Spirou et Fantasio, signées Yoann et Vehlmann, Alerte aux Zorkons (paru en septembre 2010) en juillet, puis La face cachée du Z, en août, dernier épisode en date.

Enfin, Le Parisien / Aujourd’hui en France a fait un choix moins mainstream – mais bon – avec  la reprise de planches du deuxième album de Pico Bogue, Situations critiques (paru en 2009) de Dominique Roques et Alexis Dormal. Une BD familiale, avec des strips, tendres et pleins d’humour, qui se prêtent particulièrement bien au format et au rythme d’un journal quotidien et dont on peut espérer que cette exposition estivale accroîtra l’audience. Distillé ainsi depuis le début de l’été, Pico Bogue a un petit air de Peanuts de Schutz. Bref, mon second coup de coeur pour buller au quotidien au coeur de cet été.

Apocalypse now

DONG XOAI, VIETNAM, 1965, de Joe Kubert, ed. Soleil US Comics, 216 pages, 25 euros.

La guerre du Vietnam vue de l’intérieur. Avec une force poignante et un résultat graphique assez époustouflant.

Basé sur des faits réels, sous forme d’un roman graphique fait de crayonnés, qui renforcent encore le côté carnet de croquis saisi sur le vif, Dong Xoai, Vietnam 1965 restitue ce qui fut l’une des grandes batailles de l’armée américaine contre le Vietcong, à travers le récit d’une unité des Forces spéciales, parachutée dans ce noeud essentiel du nord du pays afin de former des troupes locales avec les montagnards du secteur.

Grand nom du Comics US, créateur notamment du personnage de Tor ou de Sergent Rock, Joe Kubert fut aussi, avec Will Eisner, l’un des premiers auteurs à développer des romans graphiques.  Cet ouvrage relève clairement plus du second genre que du premier… même si le traitement « héroïse » fortement ces GI’s.

Ici, le dessin réaliste et très expressif de Joe Kubert, assorti de textes factuels, plonge en tout cas au plus près de la vie de ces soldats en mission. On suit, comme dans un reportage, les premiers échanges avec la population, les durs travaux de confortement du camp, la montée en tension préalable au combat, l’affrontement dantesque avec les Vietnamiens. Avec une véracité et un impact digne des plus grands films hollywoodiens sur le conflit.

Certes, le point de vue de l’auteur des Bérets verts est exclusivement celui de l’armée américaine et le récit glisse parfois vers une emphase militariste limite gênante, surtout sur ce qui reste quand même une sale guerre. Mais au fil des pages, avec un minimum d’effets et aucune esbrouffe graphique, on ressent dans les tripes la tragédie de ce combat inégal et la bravoure des soldats qui en furent les acteurs, et aussi les victimes. Réalisé à partir de notes et de souvenirs des soldats américains – comme le copieux dossier qui suit les pages dessinées le confirme – cet album incontestablement original se montre, de ce point de vue là, d’une grande honnêteté.

Univerne revisite avec bonheur l’univers de Jules Verne

UNIVERNE, t.1, Paname de Morvan et Nesmo, ed.Soleil,  48 pages, 13,50 euros.

Par la faute d’un train raté lors de sa tentative de fuite avec Victor Hugo, Pierre-Jules Hetzel n’arriva jamais à Bruxelles après le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte et, en conséquence, il ne revint pas en France en 1860 réaliser son rêve d’éditeur, publiant notamment Jules Verne. Effet collatéral, Verne n’est jamais devenu romancier. Mais il a fait mieux dans cette histoire imaginée par Morvan et Nesmo (Alexandre Nesme, qui s’imposait ici, au vu de son pseudo !) que d’écrire des livres : il a carrément bâti une société utopique sur une île déserte, Univerne. Une si belle réalisation qu’une coalition internationale se charge vite de piller et de détruire, comme on l’apprendra en suivant Juliette Hénin, une jeune journaliste qui, en 1900 enquête sur cette histoire et reçoit les confidences de la maîtresse de Jules Verne, enfermée à la Santé.

L’uchronie permettant toutes les fantaisies, cette série n’en manque pas. Dans une ambiance steampunk débridée, le dessin semi-réaliste virtuose de Nesmo, avec un graphisme flirtant parfois avec le manga, se déploie ainsi dans les décors somptueux et les machines étonnantes de ce Paris 1900 revisité : entre les pavillons rétro-futuristes de l’expo universelle, la teslavision inventée par un proche de Verne, mégalomane ayant trahi son mentor ou la commune libre de Montmartre – la « Paname » du titre, toujours communarde et anar, cultivant son ambiance canaille derrière ses murailles. Les personnages ne sont pas en reste, à l’image de l’héroïne, étonnant et fort personnage de suffragette effrontée.

Rythmé et réjouissant, ce premier album, plonge directement dans l’intrigue et laisse espérer de beaux développements. Ainsi, notre cher Jules Verne pourrait être moins mort qu’on ne le croyait, à l’abri d’une station orbitale. Et pour la suite, les auteurs promettent d’embarquer son héroïne du Château des carpates à l’île mystérieuse, en passant par un nouveau voyage au centre de la Terre,  jusqu’à 20000 lieues sous les mers et sur la Lune. Une façon ludique et très sympathique de revisiter l’oeuvre de Jules Verne.

La mort expliquée aux enfants par Pierre Tombal

Cela reste de la com’ avant d’être de la création, mais il faut reconnaître que le projet initié par le Voeu (premier réseau d’entreprises de pompes funèbres) et les auteurs de Pierre Tombal (Raoul Cauvin, Marc et Nicolas Hardy)  s’avère une réussite pleine de tact sur un sujet pas forcément facile à aborder : le deuil expliqué aux enfants, à travers un la bd Papy se disperse.

Pour l’opérateur funéraire,  cette démarche pédagogique  s’inscrit dans une volonté d’agir en faveur d’ »une proximité réaffirmée auprès des familles, d’un accompagnement renforcé pour affirmer un funéraire moderne, humain et responsable« .  Ce « support ludique » pour accompagner les familles endeuillées se présente donc comme un petit album souple d’une quinzaine de planches. Deux enfants sont confrontés au décès de leur grand-père.
L’histoire se suit à travers les yeux de ces deux jeunes, avec leur façon de vivre ces funérailles, ainsi que leurs  questions vis-à-vis de la cérémonie, de la mort”. Ils vont se retrouver entraînés dans  l’univers fantaisiste de Pierre Tombal avant de retrouver une réalité plus pacifiée et apaisée.

Et comme le dit Nicolas Hardy, co-scénariste, dans le dossier de presse : « je pense que la mort ne doit plus être un sujet tabou. Plutôt que d’être terrorisé par cette idée, ne vaut-il pas mieux l’accepter et savoir vivre avec. » Une philosophie, dédramatisée, du deuil et de la mort à laquelle cette courte bande dessinée contribue incontestablement, avec tendresse et non sans finesse.

Un triple Burger qui laisse sur sa faim

LORD OF BURGER, t.3 : Cook and Fight, d’Arleston, Alwett, Daniela Vetro, Alessandro Barbucci, ed. Glénat, 48 pages,

Le concept de départ de « vrai-faux manga » gastronomique était incontestablement original. Mais Christophe Arleston, pour son arrivée chez Glénat a fait flop avec son premier Burger, que, personnellement, j’aimais bien. D’où un retour vers un format plus classique de bande dessinée franco-belge en 48 pages couleurs, ainsi que des albums toujours plus enrichis de de recettes de cuisine, de fiches oenologiques, d’astuces de chefs, etc. Et la parution simultanée de… trois albums de 48 pages (les deux premiers rassemblant, légèrement modifié le tome initial).

Un reformatage au final un peu décevant – dans la mesure où l’on perd justement le côté manga déjanté – qui s’accompagne aussi d’un virage – qui apparaît également très opportuniste – de l’intrigue (co-écrite par Alwett).

On se souvient que le récit débutait après la mort mystérieuse d’un chef acariâtre d’un trois étoiles Michelin, enfermé dans sa chambre froide. Evénement qui contraignait ses deux enfants à reprendre les rênes de l’établissement en situation particulièrement critique. Et cela d’autant plus que la fille, Ambre, se destinait à la sculpture sur glace au Japon et que le fils, Arthur, travaillait, pour provoquer son père, dans un fast-food…

Cette sympathique saga familiale saupoudrée de polar dans l’univers des cuisines de la grande restauration, qui ne visait pas la haute gastronomie mais était une très bonne tambouille, vire, dans ce troisième album (la vraie nouveauté, donc)  vers le spectacle médiatique. Toujours désargentés, Arthur et Ambre acceptent de participer à une télé-réalité sous forme de « combat de chefs » – le « Cook and Fight du titre –  tandis que débarquent un ange gardien atypique, sous forme d’un cousin italien mafioso.

Tout cela se lit, certes, sans déplaisir, grâce notamment au dessin enlevé et dynamique d’Alessandro Barbucci et à des couleurs chatoyantes. Mais à force d’en rajouter, et surtout, en partant un peu dans tous les sens, l’histoire se délite et l’intrigue perd de son charme. Les auteurs auraient dû relire la  planche pleine page ou Oscar, un des commis de cuisine se voit sermonner par le chef : « Beaucoup trop compliqué ! Trop de goûts qui s’entrechoquent ! La cuisine, c’est pas du cirque« … Il faut croire que la bande dessinée non plus. Mais bon, il n’est peut-être pas encore trop tard pour rattraper la sauce et trouver la bonne recette.

Lord of Burger 3 : la bande annonce

« Spirou » sauve la Belgique

Cette fois, la situation belge est grave. Au point que Spirou lui-même se penche sur la crise qui dure désormais depuis 400 jours. Record du monde d’un pays sans gouvernement, après les élections du 13 juin 2010 qui a vu la victoire des nationalistes flamands.

« Comment dès lors former un gouvernement national en Belgique avec un parti qui veut l’indépendance de la moitié du pays ? Et comment scinder un pays dont l’indispensable capitale, Bruxelles, est enclavée en Flandre avec une population à 85% francophone ? C’est toute la complexité de la situation actuelle au pays du surréalisme, rappelle l’hebdo phare de Dupuis dans son édito. « Nous ne pouvions donc pas rester insensibles à ce qui pourrait devenir un grand gâchis. C’est pourquoi nous avons demandé à nos auteurs les plus inspirés de chercher une solution pour sauver la Belgique ! » Le résultat se découvre, ce 20 juillet, dans le numéro spécial « Sauvez la Belgique« .

Derrière une jolie couverture-affiche, signé Bervovici, on a notamment particulièrement bien aimé la séance – avortée – d’exorcisme d’Alexia (Dugomier/ers), le reportage à Bruxelles de Bouzard, la leçon des « Chers voisins » de Bercovici et Gilles Dal ou la très jolie fable Manneken Peace (tout un programme) de Salma et Libon

Dans un autre registre, à lire aussi  l’opportun rappel d’Huges Dayez, dans la séquence rétro sur le journal « Les aventures d’un journal » du numéro 1822, de mars 1973, ou Peyo et Delporte lançaient leur nouvelle aventure des Schtroumpfs, (Schtroumpf vert et vert schtroumpf)… sur un différend linguistique au pays des lutins bleus qui doit (déjà) beaucoup aux tensions entre Wallons et Flamands !

Au final, pas de solutions, mais, au moins, de quoi sourire, et, pour qui ne se serait jamais penché sur la situation constitutionnelle belge, de vraies explications pédagogiques pour comprendre au moins de quoi il s’agit.

Régime de Croisière

LE MARIN, L’ACTRICE ET LA CROISIERE JAUNE, t.2 : chemins de pierre, de Régis Hautière et Arnaud Poitevin, ed. Quadrants (Soleil), 48 pages, 10,50 euros.

Cette fois, la Croisière jaune –  cet audacieux raid lancé en 1931 par Citroën à travers le continent asiatique pour promouvoir ses voitures autochenilles – est partie. En ce mois d’avril, le groupe Pamir, parti du Liban, avance bien. Ce qui n’est pas le cas du groupe Chine de Victor Point, l’ingénieur « héros » de cette série. Confronté à la bureaucratie et à  la méfiance chinoise, retardée par des ennuis technique, sans compter l’hostilité allemande, voire les actes d’espionnage, la colonne n’a pas trop le moral. Victor, lui, continue d’écrire à Alice, l’actrice, restée à Paris.

Après un premier tome qui posait les personnages, ce deuxième album – moins romantique et plus romanesque – plonge directement dans l’aventure. Hautière et Poitevin gèrent en tout cas bien ce changement de ton, tout en conservant l’équilibre entre la saga épique et l’approche intimiste centré sur leur personnage principal, que l’on voit changer au fil des difficultés qu’il a à combattre. Et l’on se retrouve désormais bien embarqué avec l’équipe de Victor Point, prêt à les suivre jusqu’aux contreforts de l’Himalaya !

Ajoutons que Soleil profite de la sortie de ce nouvel épisode pour proposer un dossier complet sur l’épopée de l’expédition Citroën.

Taniguchi, l’homme qui marche… à Paris ?

Jirô Taniguchi rêve de dessiner un manga en flânant dans les rues de Paris.

Jirô Taniguchi souhaiterait réaliser un manga sur Paris, en parcourant à pied les rues de la capitale. Le dessinateur espère aussi pouvoir multiplier les collaborations avec des Français.

Il a confié cela à l’AFP, à l’occasion d’une réception à l’ambassade de France à Tokyo, au cours de laquelle le ministre français de la Culture, Frédéric Mitterrand, lui a remis les insignes de chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres. L’auteur de Quartier lointain, de l’Homme qui marche, du Sommet des Dieux ou d’Au temps de Botchan, a mi-chemin du manga nippon et de la bande dessinée franco-belge, a développé une oeuvre particulièrement forte et touchante.

Deux mangakas qui ont bien du mérite… agricole

Lors de cette même réception de remise de décorations, Yuko et Shin Kibayashi (auteurs ensemble sous le pseudo de Tadashi Agi de la saga manga viticole Les gouttes de Dieu) ont, eux, été faits Chevaliers du Mérite agricole.

Expo Peyo, Schtroumpf, alors !

Encre de chine et crayon de couleur pour le premier dessin définitif d'un Schtroumpf, vers 1958 (dossier presse Expo Peyo / Arcturial)

On pourra découvrir dans cette expo « Peyo, la vie et l’oeuvre d’un conteur merveilleux » plus de 150 planches originales, des photos, des albums et quelques objets personnels, à travers un parcours destiné, selon la galerie Arcturial à l’origine de l’événement, à mieux faire connaître l’auteur, éclipsé par le succès de ses petits personnages bleus. Des héros désormais mondialement connus – et dont un film en 3-D, qui laisse sceptique, sortira début août – nés au cours d’un repas entre Franquin et Peyo. Ce dernier lançant «passe-moi le schtroumpf !» au lieu de «passe-moi le sel!».

Peyo, en 1971 (dossier presse expo Peyo / Arcturial)

Auparavant, Peyo avait créé le personnage du jeune chevalier intrépide Johan, en 1958. Six ans plus tard, il lui adjoignait son écuyer, Pirlouit, et cette série restera sa préférée. C’est d’ailleurs dans l’une de leurs aventures, la Flûte à six Schtroumpfs que les Schtroumpfs font leur première apparition… L’auteur avait aussi donné naissance, toujours pour Spirou à deux autres séries qui connurent, à leur époque, un certain succès : Benoît Brisefer, le petit détective et Poussy.

Première du genre en France – et même dans le monde, assure son organisateur – cette expo  est aussi l’occasion de se confronter avec les petits personnages bleus, alors qu’un récent ouvrage les accuse d’être le reflet d’une société fasciste. Ouvrage qui a déclenché une certaine polémique au sein des Schtroumpfologues…

Encre de chine pour une illustration réalisée en 1959, pour la page de titre de l'album de Johan et Pirlouit, "la flûte à six trous" (dossier de presse Peyo/Arcturial)

Le cahier Week-end du Courrier picard de ce vendredi 15 juillet  y consacre un grand article.