Kris et Pendanx se lancent dans une nouvelle série à train d’enfer

Nouveau récit historique et épopée romanesque, Svoboda exhume la légion tchèque, un épisode fascinant et oublié de la révolution russe. Et une série qui commence très bien !

Copyright : Daniel Muraz

Jean-Denis Pendanx et Kris, début juin, pendant les Rendez-vous de la bande dessinée d'Amiens. A noter que c'est à Amiens qu'ils se sont rencontrés pour la première fois.

La réalité plus vraie que la fiction. Le poncif est usé, mais approprié concernant l’aventure de la Légion tchèque qui, de 1918 à 1921 va traverser l’ex-empire russe dans des trains blindés pour tenter de retrouver sa patrie. Oubliée de l’Histoire, celle-ci est généralement confondue avec les troupes « blanches » contre-révolutionnaires.

C’est le mérite de Kris de restituer leur singularité dans cette nouvelle série. L’autre réussite de ce premier album, d’exposition, est de parvenir à réussir à mêler récit historique et épopée romanesque, et à surfer entre trois époques. 1918, début de l’odyssée ferroviaire ; août 1914, engagement du héros, Chveik, dans l’armée austro-hongroise et rencontre avec Pepa, le soldat aux pinceaux et crayons, dont le carnet imaginaire sert de base à l’intrigue ; 1938, accords de Munich qui braderont l’indépendance tchécoslovaque, épilogue de l’aventure née en partie dans les steppes russes vingt ans avant…

Kris, dont j’apprécie de plus en plus l’oeuvre, s’est fait une spécialité de fouiller dans les à-côté de la grande Histoire, pour en faire ressortir des récits forts, politiques et humains. A l’image bien sûr d’Un Homme est mort, enquête exemplaire et base d’une dynamique qui se poursuit encore aujourd’hui. Il a réussi, également, à s’associer à chaque fois avec des dessinateurs au trait réaliste élégant, livrant des albums de grande qualité.

C’est encore le cas avec cette nouvelle série Svoboda. En quelques pages, les personnages sont posés et la situation, absurde, de cette « armée sans nation » qui va changer trois fois de camps en quatre ans ! La fluidité avec laquelle on s’immerge dans le récit est également due au trait délicat de Jean-Denis Pendanx – qui abandonne la couleur directe de ses précédents albums pour un dessin fin, qui donne une légèreté grave  au récit.

Court, mais dense et enlevé, ce premier album place en tout cas cette nouvelle saga – appelée à se développer en huit ou neuf tomes – sur de très bons rails.

Lors du festival d’Amiens, début juin, les deux auteurs nous avaient déjà présenté, brièvement,  leur création. En voici une approche plus approfondie. Entretien à double voix (ferrée…).

« L’histoire d’une nation en marche »

Comment résumer, en quelques mots, l’histoire de Svoboda ?

Kris: Svoboda raconte l’aventure d’une nation en marche, la Tchécoslovaquie, quelque part créée par 70 000 soldats perdus de nationalité tchèque et slovaques, perdus au beau milieu de la guerre civile russe et qui ont imaginé, pensé leur futur pays entre 1917 et 1920. Ensuite, la question qui préside à ce récit, c’est :  que faisaient ces soldats en Russie ? On raconte donc tout leur itinéraire et leurs rêves et la fin de l’histoire qui a été difficile pour eux.

Comment vous êtes vous intéressés à ce sujet ?

Kris: Par hasard !  Je cherchais de la doc sur les trains blindés pour un autre projet, et je suis tombé sur un petit chapitre consacré à ces légionnaires tchèques, avec une photo datée de 1918, en Sibérie. Cela m’a intrigué. J’ai commencé à fouiller et, très vite, j’ai senti qu’il y avait dans cette histoire tout ce qui pouvait me fasciner : l’homme en guerre ou du moins dans un conflit suffisamment exacerbé pour faire ressortir ce qu’il y a de pire et de meilleur en lui – cela traverse aussi Notre-Mère la guerre, Un homme est mort ou Coupures irlandaises. Il y avait aussi le questionnement sur les fondements d’un pays, est-ce qu’un pays c’est des frontières ou une communauté de personnes qui décident de vivre ensemble ? Ce sont des questions qui me fascinent, en tant qu’auteur comme en tant qu’être humain. En plus, l’histoire se situait dans un contexte qui m’a toujours fasciné :  la russie en général, la Russie révolutionnaire encore plus. Enfin, j’ai toujours adoré l’univers ferroviaire. Bref, tout était fait pour me dire que ce projet était pour moi.

On assimile généralement ces Tchèques aux contre-révolutionnaires « blancs », alors que c’est beaucoup plus compliqué que cela…

Kris : Cela va être leur grand drame et leur dilemme. Et cela va créer en permanence des situations d’incompréhension et de conflits. Ce sont, déjà majoritairement des républicains au départ – même s’il y a une tendance monarchiste parmi eux, qui va disparaître avec la chute du tsar – et se sont au final des sociaux-révolutionaires (soit l’équivalent des socialistes en France à la même époque). Ils sont donc assez proches des bolcheviks. Simplement, ils ne partagent pas toutes leurs positions extrémistes. Et surtout, Trotsky les déclare hors la loi suite à l’incident de Tcheliabinsk, qui est raconté dans le premier tome. Cela va les rejeter dans le camp des blancs, et ils vont être instrumentalisés par les alliés. Pour eux, c’est la possibilité d’aller vers la création de la Tchécoslovaquie, mais en fait, ils n’ont qu’une idée : rentrer chez eux et laisser les Russes se débrouiller entre eux… Mais le problème va être pour sortir de Russie, en pleine guerre civile. Cela va prendre du temps, il faudra négocier en permanence, composer avec toutes les tendances. Au final, les Tchèques vont jouer leur propre jeu – ainsi, ce sont eux qui vont livrer Koltchak aux bolcheviks. Mais, pour eux, c’était la seule faÁon de survivre. Et ils ont tenu trois ans dans un univers particulièrement hostile.

« L’envie d’un dessin réaliste légèrement caricatural »

Au niveau du dessin, comment – et pourquoi –  aborde-t-on un tel univers ferroviaire, militarisé ?

Jean-Denis Pendanx : Déjà, il y a le plaisir de pouvoir dessiner la Sibérie, la révolution russe, ces costumes-là. Enfant, j’avais été marqué par Dr Jivago, le film de David Lean. Ensuite, Kris, qui était déjà depuis longtemps sur le projet, m’a transmis des documents. Et puis, j’ai cherché sur internet, on trouve des choses sur la légion tchèque. J’ai accumulé beaucoup de données, qui ne me serviront peut-être pas, d’ailleurs

… Encore qu’un des parti-pris, réussi, du projet, est de raconter l’histoire comme le « carnet de voyage d’un soldat-dessinateur ». Et cette optique du donne l’occasion de proposer, en fin d’album, une magnifique double page de vrai-faux carnet de voyage…

Jean-Denis Pendanx : C’est aussi ce qui m’a beaucoup attiré dans le projet. C’est le petit plus. L’idée de Kris me permet de me faire plaisir à la fin de chaque album, avec le carnet de Pepa et de revenir un peu à l’illustration, avec les fausses peintures de Pepa.

Les deux premières pages des "carnets" de Pepa Cerny.

Comment s’est fait le choix pour le style de trait, vous abandonnez ici la couleur directe…

Jean-Denis Pendanx : Nous en avons discuté avec Kris et Claude Gendrot, notre éditeur chez Futuropolis. Mais après, c’est en le faisant qu’on vois si cela fonctionne. Et c’est le lecteur qui reste le dernier critère. Ce qui me faisait aussi plaisir, avec Svoboda, c’était d’arriver à faire du réalisme, comme dans les derniers Hieronymus. C’était un dessin que j’avais envie de retrouver, un dessin, pas « semi-réaliste », mais d’un réalisme légèrement caricatural, pour varier, passer du réalisme à la légère caricature. Cela donne de la souplesse. Et pour une série d’aventure, rythmée et plus longue, je voulais un dessin un peu plus léger, au trait, pour ne pas plomber l’histoire.

« Une vraie graine de chaos »

L’un des héros se nomme Chveik, ce qui fait penser forcément au Brave soldat Chveik de Hasek. Cela ne doit rien au hasard, non ?

Kris : Non, pas du tout ! Jaroslav Chveik, dans notre récit, est un mélange entre l’écrivain Jaroslav Hasek et son personnage de Chveik : il est écrivain, avec un parcours biographique proche de Hasek – alcoolique, coureur de jupons, anarchiste mais militant surtout pour son propre compte, en fait c’est une vraie graine de chaos ! Et puis, le Chveik de Hasek est un type qui, à la base, veut absolument aller à la guerre. Il n’y arrive jamais et on se doute bien qu’il le fait exprès, mais officiellement il veut y aller. Or Jaroslav se retrouve aussi dans la légion tchèque. Il y est à reculons, mais sera toujours le premier à faire des conneries ! C’est un vrai moteur pour le récit. Et cela amène cette légèreté, cet humour dont j’avais besoin pour éviter  de n’avoir qu’une histoire militaire. Mais on ne peut pas faire un récit russe sans cette dimension tragi-comique burlesque ou l’on passe dans toutes les situations. Quand on lit les romans de l’époque, de Boulgakov ou Isaac Babel, c’est vraiment cela. Tout est mélangé à l’extrême. Je voulais retrouver cela… Quant au romantisme et à l’héroïsme, ils sont présents sans que j’ai besoin d’en rajouter !

Aux côtés de Chveik et de Pepa, le dessinateur, se trouve un troisième personnage, féminin. Un personnage fort aussi et qui fait imaginer un triangle amoureux…

Kris : les femmes étaient relativement absentes de mes récits jusqu’à présent. Et quand elles y sont, comme dans Notre mère la guerre, elles en prennent plein la figure (mais j’ai un beau personnage féminin qui arrive dans le quatrième tome) ! Pourtant l’amour, les relations amoureuses me fascinent  aussi. Ici, je ne voulais pas un personnage féminin qui soit seulement un faire-valoir, il me fallait un personnage fort. Je l’ai trouvé historiquement en la personne de la « comtesse rouge », Nora Kynski de son vrai nom, qui était sans doute une espionne autrichienne et qui a accomapgné les Tchèques. J’ai repris ses traits de caractères.Elle est un élément de tension permanent entre Chveik et Pepa, en plus d’être un personnage romantique qui a ses propres raisons d’être là.

« Nous sommes partis pour neuf albums en quatre ans »

Comment va se décliner votre saga ?

Kris: Idéalement, en neuf albums. Evidemment, si ça n’intéresse que deux personnes, on ne s’acharnera pas, mais je crois qu’il y a de quoi faire.  L’avantage, c’est que Jean-Denis étant rapide, on peut prévoir deux albums par an. Donc,  nous ne sommes pas partis pour une décennie, mais plutôt pour quatre ans de travail à peu près. Il y aura trois grandes époques : 1918, 1919, 1920, qui feront trois récits.

Le prochain tome est pour quand ?

Kris: La sortie est prévue aux alentours de mars 2012. Un peu avant peut-être, mais pas après. Ensuite, on sera sur un rythme de deux albums par an – sans doute en mars et novembre 2012. L’important pour nous est de travailler par cycle. Une fois réalisés les trois premiers, on pourra tirer un bilan : de notre motivation, de l’accueil du public et du temps qu’on y consacre.

Ce premier album s’achève sur un rebondissement assez haletant et en plein suspense…

Kris: On est quand même dans un vrai feuilleton. Cela va avec l’idée du rebondissement final… Et puis, quand on part dans une série longue, il y a quand même intérêt à donner envie aux lecteurs ne pas nous lâcher en route ! Je pense que vendre correctement les tomes 1 et 2 ne sera pas trop compliqué, mais cela sera une autre chose de garder les lecteurs sur la longueur. Je pense qu’il faut varier beaucoup les atmosphères. Si on reste neuf tomes sur les trains à combattre les Austro-hongrois, bof. Mais, par exemple, dans le tome 3, on sera sur les bateaux de la Volga, il va y avoir la neige, etc. Et puis on va pouvoir instiller de la fantaisie, aller voir du côté des ùakhnovistes, les anarchistes ukrainiens, avec leur cavalerie composée de chariots équipés de mitrailleuses. Nous imaginions une charge d’une telle cavalerie. Disons qu’il y a possibilité de développer un univers extrêmement riche. Le plus dur, pour moi, sera d’élaguer en permanence des choses, afin de garder une tension et une construction qui tiennent la route.

Amiens : quand une ville se dessine un futur

Amiens métropole a fait plancher une dizaine d’auteurs de bande dessinée locaux ou régionaux sur leurs visions de la ville en 2030. On dévoile le début du projet.

La tour Perret en 2030, vue par Fraco. L'un des vingt dessins d'auteurs picards réalisé dans le cadre du projet d'Amiens Métropole

Jolie initiative prise par Amiens Métropole, en collaboration avec l’association On a marché sur la bulle, dans le cadre de sa réflexion participative et citoyenne sur la Ville de demain : faire plancher des dessinateurs de la région, au sein des ateliers organisés avec les habitants. Avec objectif de concrétiser et de donner trait à ces visions futuristes.

Un album/recueil à la fin de l’année

A l’automne, ce « projet urbain métropolitain / amiens 2030« , dans sa dimension bande dessinée devrait se concrétiser peut-être sous forme d’exposition, avant d’aboutir normalement à un album/recueil en fin d’année.

L’ensemble réunira la vingtaine de dessins initiaux – dus à Noredine Allam, Greg Blondin, Alex-Imé, Antoine Dodé, Damien Cuvillier, Fraco, Olivier Frasier, Nicolas Hitori de – plus des planches de « reportage » sur les ateliers citoyens eux-mêmes (par les mêmes ou d’autres dessinateurs) et enfin, la scénarisation et la réalisation de quinze planches, reprenant les cinq scénarios élaborés par les participants des ateliers autour de leur vision de cinq failles en 2030.

La première phase de l’opération a été exposée lors des ateliers citoyens et, fugitivement, lors des Rendez-vous de la bande dessinée, en juin.

Cahier spécial dans le Courrier picard

Aujourd’hui (mercredi 29 juin), le Courrier picard lui donne une autre visibilité à travers un cahier spécial, supplément gratuit au quotidien pour les éditions de la Somme, et par la reprise de tous les dessins sur son site.

De quoi confirmer trois choses.

D’une part, de l’incontestable capacité à se projeter créé par le dessin.

D’autre part du talent des auteurs régionaux participant à l’opération.

Enfin, que le choix du médium BD s’avère pertinent pour « vulgariser » et populariser l’opération auprès du plus grand nombre.

Une initiative à saluer et à suivre !

La Gouttière la joue toujours collectif

Les éditions de BD amiénoises de la Gouttière annoncent deux projets intéressants pour la fin d’année.

Tout d’abord, La crise, quelle crise, le nouveau projet d’album collectif d’auteurs picards, se précise. Annoncé pour paraître en novembre 2011, ce recueil de quelques 70 pages devrait comporter des histoires courtes sur la crise (économique, sociale, écologique, etc) signées Kris, Dominique Zay (que les lecteurs du Courrier picard connaissent bien à travers ses nouvelles dominicales), Hardoc, Greg Blondin, Denis Lachaussée, Olivier Frasier, Sofia, Norédine Allam, Fraco, Damien Cuvillier, Daniel Goossens, et d’autres.

Cicatrices de guerre(s) en numérique

En parallèle, la précédente création collective, Cicatrices de guerre(s), autour des traumas de la Grande Guerre en Picardie, va connaître une double actualité au dernier trimestre. Une réédition (format agrandi) est prévue pour fin octobre. Dans le même temps, l’album va connaître aussi une seconde vie numérique, avec une version publiée sur la plateforme d’Igomatik (société amiénoise éditrice d’oeuvres sur iPhone notamment, dont il faudra qu’on reparle plus longuement, d’ailleurs).

De quoi tourner Kazakh

YERZHAN, t.1: fugitifs, de Régis Hautière et Efa, ed. Delcourt, 48 pages, 13,50 euros.

Le toujours très productif Régis Hautière livre ici un nouveau thriller de (très légère) anticipation, après Vents contraires (dont le tome 2 est annoncé pour ce mois d’août). Après la Bretagne, direction le Kazakhstan et plus particulièrement la ville de Baïkonour (que le scénariste amiénois a déjà visité à travers La guerre secrète de l’espace). En cette année 2040, c’est devenu surtout une cité pénitenciaire russe, avec des militaires omniprésents craignant l’explosion d’un conflit politico-religieux islamiste.

C’est dans cet univers sous tension et décrépit – bien rendu par le dessin semi-réaliste du dessinateur espagnol Efa – qu’un jeune homme, Yerzhan va se retrouver embarqué dans une aventure qui le dépasse, après avoir apporté son aide à un étrange prisonnier évadé du quartier de haute sécurité… Une jeune femme aussi mutique que redoutable et qui semble être un enjeu de toute première importance pour les forces d’occupation russes…

Pour un premier tome, d’exposition, le rythme est déjà très vif et l’action halletante, portés par une narration d’une grande efficacité. Et d’autant plus efficace que le mystère reste largement entier à la fin de ces quarante-huit première planches. Bref, on a hâte d’en savoir plus.

La planche 3 de ce premier tome : un islamiste, nos deux jeunes héros et le décor crépusculaire du cosmodrome de Baïkonour. Bienvenue dans le futur de "Yerzhan".

Delcourt rachète les éditions Soleil

Les Éditions Delcourt viennent d’acquérir une part majoritaire du capital des Éditions Soleil.

L’annonce vient d’être faite ce mercredi après-midi. En résumé, Delcourt rachète Soleil.

Pour l’heure, à en croire le communiqué de presse, qui vient d’être diffusé par le repreneur, cette opération « résulte d’une volonté commune des deux fondateurs, Mourad Boudjellal et Guy Delcourt, dont les parcours n’ont cessé de se croiser depuis plus de vingt ans« . Créées en 1986 et 1988, les deux maisons concurrentes ont certes tissé très tôt des liens de collaboration : de 1990 à 1993, Soleil confie la gestion de ses droits étrangers à Delcourt. 2003 voit naître leur filiale commune de diffusion, Delsol, qui s’impose d’emblée comme l’un des grands acteurs commerciaux du marché : outre les catalogues de ses actionnaires, Delsol diffuse Futuropolis, Gallimard BD, les Humanoïdes Associés, Bamboo, et Panini.

Alliance du chaud et du froid (Mourad Boudjellal est de Toulon, Guy Delcourt de Roubaix), le nouveau groupe a dans son catalogue des succès comme Lanfeust de Troy, Les Naufragés d’Ythaq, UW1, Kookaburra pour Soleil, et Donjon, Sillage, De cape et de crocs ou Happy Sex chez Delcourt. Avec ce rapprochement, les deux indépendants se rapprochent donc  des anciennes maisons d’édition historiques de bande dessinée dont la domination semblait pourtant écrasante. Et le nouveau groupe devient « devient, en chiffre d’affaires, le premier groupe indépendant du marché francophone de la bande dessinée. » 

Concrètement, le PDG de Soleil prend – logiquement – du recul, mais, assure-t-on, « celui-ci reste actionnaire de la société, dirigera certains projets, et se consacrera plus particulièrement aux relations avec les auteurs historiques de la maison. Il pourra ainsi conjuguer ses deux passions : la bande dessinée et le rugby, où il fait des étincelles à la tête du RC Toulon« .

Autre annonce, les Éditions Soleil comme les Éditions Delcourt (et leur filiale Tonkam) verront leur identité préservée, « dans le plus grand respect de leurs auteurs et de leurs salariés, et trouveront un terrain propice à l’accomplissement de leurs ambitions éditoriales« . Acceptons en l’augure, d’autant que l’identité des deux nouveaux mariés est justement assez différente.

Aquablue remonte à la surface depuis Amiens

Entre autres projets sur le feu, Régis Hautière reprend la série Aquablue (lancée par Cailleteau et Vatine) avec Reno au dessin. Le premier nouvel album est prévu pour la fin d’année.

Pour faire patienter et permettre de s’immerger déjà un peu dans la célèbre planète aquatique – où l’action devrait reprendre, une vingtaine d’années après le premier cycle –  le scénariste amienois a mis en ligne sur son blog les cinq premiers essais de couverture. En attendant prochainement de dévoiler la vraie couv’. Cela donne envie, et pas seulement de soupe à la tortue.

Aymé à perdre la tête

LA BELLE IMAGE de Marcel Aymé et Cyril Bonin, ed.Futuropolis, 80 pages, 16 euros.

Marcel Aymé n’est, justement, pas le plus aimé de nos écrivains. Controversé, mais populaire, il a traversé les ans notamment grâce aux adaptations de certains de ses romans (tel le Passe-muraille, Uranus ou la Jument verte) et par le côté résolument évocateur et original de ses récits. Ici, le fantastique quotidien se traduit à travers le cas de Raoul Cérusier, banal courtier en publicité, qui perd la tête. Littéralement. Parti refaire son permis de conduire, on lui refuse sa photo d’identité… qui ne ressemble plus du tout à sa tête de ce matin là. En une nuit, le physique de sa face s’est modifée. Mystérieusement (et cela restera sans explication).

Ironiquement, sa nouvelle tête est nettement à son avantage, mais cela lui est d’un faible réconfort. Il se voit contraint de monter un stratagème afin de s’en sortir au mieux vis à vis de son épouse, à qui il ne peut se résoudre à expliquer l’inexplicable. Prétextant un long voyage en Roumanie, il imagine… séduire son épouse pour supplanter le mari qu’il fut. Comme il est facile à l’imaginer cette entreprise va s’avérer très cruelle, le poussant à jalouser sa femme d’être tombé amoureux… de lui. Incapable néanmoins de vivre seul avec un tel secret, il s’en ouvre à un oncle farfelu puis son meilleur ami, avec des résultats très partagés, eux aussi.

Lorsqu’il a découvert ce roman de 1941, Cyril Bonin souligne avoir « immédiatement ressenti une familiarité avec ce récit qui, sous les atours du fantastique et de la comédie, aborde les thèmes de l’apparence, du regard des autres et du rapport aux autres« .

Loin des ambiances graphiques brumeuses et sombres du Londres victorien de Fog, il dessine ici un Paris plus léger, vaguement années 40-50, dans des teintes, et un style,  qui font aussi un peu songer aux films d’animation de Sylvain Chomet (L’illusionniste ou Les Triplettes de Belleville). Son trait est moins fin qu’habituellement, mais son style demeure d’une grande élégance, et fait merveille pour magnifier, notamment,  les visages, de toute beauté, de ses personnages.

L’intrigue, certes, se perd un peu et tourne en rond, avant, justement de se clore là où elle avait commencé. Mais voilà un bel album, à l’ambiance doucement rétro et surannée et qui restitue fidèlement l’atmosphère et le ton, mélange d’absurde et d’humour noir, de Marcel Aymé. Un bon point pour une Belle image, donc.

Des projets qui s’annoncent alléchants

Quelques projets ou esquisses de projets à venir qui s’annoncent alléchants. Echos glanés, notamment, au cours des 16e Rendez-vous de la bande dessinée d’Amiens.

Les Pieds nickelés revus par Luz, Ptiluc et Malka

Ce trio un brin insolite (quoique les deux derniers aient déjà commis La pire espèce voilà quelques mois), travaille sur une nouvelle version des Pieds Nickelés, avec la volonté de renouer avec l’esprit anar initial et confronter le trio de magouilleurs aux grands chefs d’Etat de la planète…

Ratafia prêt à reprendre la mer

Après quelques péripéties éditoriales, Nicolas Pothier (qui a lâché les pirates pour le far west avec Caktus) est prêt à repartir pour le sixième tome de Ratafia. L’album est quasi écrit, mais le scénariste est à la recherche d’un dessinateur, Salsedo ayant décidé d’arrêter la série.

Notre-Mère la guerre, l’épilogue

La – superbe – histoire policière au coeur de la Guerre de 14/18 de Kris et Maël touche à sa fin. Le quatrième et dernier tome devrait paraître début 2012, à peu près au même moment que le deuxième tome de Svoboda, la nouvelle saga lancée avec Jean-Denis Pendanx (saga sur laquelle on revient bientôt, avec enthousiasme).

Sarkozy de nouveau décrypté

Après le succès de Sarkozy et ses femmes, Aurel et le journaliste Renaud Dély (désormais au Nouvel Obs) poursuivent leur analyse décapante de la Sarkozie, avec Sarkozy et les riches (premier des douze portraits pré-publié ce mois dans l’Echo des Savanes). L’album est prévu pour sortir en fin d’année… en pleine campagne présidentielle, donc. Un coffret avec les deux tomes pourrait aussi voir le jour pour Noël.

Universal War 2

Denis Bajram est apparemment prêt pour se lancer dans son deuxième cycle de sa magistrale série Universal War. Et, assure-t-il, la première série – pourtant un des sommets dans l’univers de BD de SF et des histoires de paradoxes temporels – ne serait qu’une petite entrée en matière au vu des enjeux à venir…

Alléchant, donc…

Petite balade impromptue dans l’univers d’Hugo Pratt à la Pinacothèque de Paris

Depuis l’exposition au Grand Palais, en 1986, il n’y avait pas eu d’événement majeur autour d’Hugo Pratt. L’actuelle exposition à la Pinacothèque de Paris n’en prend que plus de relief. Visible jusqu’à fin août, la visite vaut le détour.

Il faut passer, et vite oublier, l’exercice éditorial du directeur du lieu, Marc Restellini, qui, dans une démonstration un peu laborieuse tente de justifier son choix d’accueillir – oh, horreur – un auteur de bande dessinée dans ce haut et chic lieu dévolu à l’art, avec un grand « A », et d’assurer, pour rassurer ses visiteurs que seul Hugo Pratt et « uniquement lui » aura l’honneur de l’accrochage dans la galerie de la place de la Madeleine !

Heureusement, les textes, courts mais pertinents des deux commissaires de l’expo, Patrick Amsellem et Patrizia Zanotti, s’avèrent nettement plus appropriés pour s’immerger dans l’univers d’Hugo Pratt, à travers des planches mais aussi, originalité et richesse de cette expo, des aquarelles peintes de 1986 à 1995.

Le parcours se fait labyrinthique et thématique, dans des salles peintes en brun-taupe, dans une semi-obscurité qui fait d’autant plus ressortir les oeuvres, joliment exposées dans des niches rectangulaires enfoncées dans le mur.

Mêlant donc de nombreuses planches originales et des aquarelles somptueuses révélant bien une autre facette du créateur de Corto Maltese, la scénographie débute dans le « désert » (avec notamment Les scorpions du désert), passe par les « îles et océans » (et « La balade de la mer salée », entre autre) ou les « militaires ».

Pandora, une des "femmes" de Pratt.

Avant, deux étages plus bas au sous-sol, de poursuivre par les « villes » (la Sibérie, Samarkand, Cordoba, Venise, bien sûr) et les « femmes » de Pratt, étape attendue et à la hauteur des espérances, permettant de retrouver Shanghaï Li, la duchesse Marina Seminova (de Corto Maltese en Sibérie), Bouche dorée, Louise B rooks ou Pandora.

L’itinéraire s’achève –  autre rappel intelligent du travail de Pratt masqué par l’omniprésence de son navigateur romantique – par une salle consacrée aux « indiens », thème que Pratt a suivi des débuts de Sergent Kirk jusqu’au point culminant de Fort Wheeling (dont on peut voir le dessin original de couverture d’album).

Entre temps, un autre grand moment d’émotion est la découverte de l’ensemble des 163 planches de l’édition originale de la Balade de la mer salée. Tout comme un petit montage vidéo, judicieusement choisi, de morceaux d’interviews, occasion d’entendre Hugo Pratt expliquer, notamment que « c’est des couillonnades de considérer la BD comme un art mineur, il s’agit d’une forme narrative riche ».  Riches aussi sont ses aquarelles, où la fluidité et l’élégance du trait à l’encre de chine fait place à un univers poétique estampé et épuré, autre forme d’exquise esquisse.

La dernière oeuvre qui clot ce voyage dans l’univers d’Hugo Pratt est une petite aquarelle, sans titre, de 1988, avec Corto Maltese allongé dans un champ de blé sous un ciel sombre. Une belle façon d’achever ce voyage imaginaire et dans l’imaginaire de l’auteur.

Plus pragmatiquement, une fois remonté à la surface, on ajoutera que la boutique – inévitable – qui s’interpose avant la sortie, est aussi d’une grande richesse bibliographique et permettra de compléter les éventuels vides dans la collection des oeuvres de Pratt ou des ouvrages sur son travail, sans oublier le beau catalogue de l’exposition (pour les petits budgets, on conseillera déjà le hors-série de Beaux Arts réalisé pour l’occasion avec la Pinacothèque, qui propose lui aussi un fidèle reflet résumé, érudit et bien dans le ton pour seulement 9 euros…).

Pour être complet, ajoutons que ma consoeur Orianne Maerten apportera un autre regard sur l’exposition dans le cahier Week-end du Courrier picard de ce vendredi 8 juillet.

En attendant, encore quelques exemples de ce qu’on peut découvrir dans l’expo…

un dessin érotique dans l'espace des femmes.

Des lignes épurées, touches de couleurs donnant naissance à un monde étonnamment évocateur