Le Monde diplo’ “bédéssiné”

Le Monde diplomatique publie un hors série de bande dessinée. Inégal, mais réjouissant quand même.

Périodiquement, les magazines généralistes (Marianne ou Le Magazine littéraire, ces derniers mois) sortent leur supplément « bande dessinée ». Beaux Arts magazine s’en est même fait une spécialité récurrente – et au résultat souvent de très bonne qualité, ainsi de leur récent numéro consacré  à « un siècle de bande dessinée américaine ».

Mais voir l’altermondialiste, engagé et – relativement – austère Monde diplomatique se mettre aussi à la formule « bédéssinée » surprend quand même un peu. En bien, forcément, pour qui considère que l’art séquentiel peut très bien tenir son rang en matière de reportages (Joe Sacco en est un bel exemple, ou la revue XXI, qui le démontre chaque trimestre), voire d’analyses politiques ou idéologiques critiques (citons seulement le copieux et emballant à sa manière Dol de Philippe Squarzini).

Bref, voici en tout cas une belle initiative, pour un joli objet d’une centaine de pages (au prix, certes, lui aussi assez élevé de 9,95 euros !), associant des dessinateurs confirmés et émergents, parfois associés à des signatures du mensuel – ainsi, Jochen Gerner illustrant (mais un peu confusément) un article de Frédéric Lordon plaidant pour la fermeture de la bourse ou Victor Gurrey mettant en scène l’emprise des duty free des aéroports avec Philippe Rekacewicz.

Au final, comme avec toute compilation, l’éclectisme du sommaire se traduit par des résultats inégaux.

Roman-photo avec l’Amienois François Ruffin

Personnellement, j’en retiendrai surtout le drôle d »éditorial » de « Monsieur Léopold Ferdinand-David Vandermeulen, éminent pédagogue né en 1925 à Saint-Pol-sur-Ternoise  » (alias le double littéraire que s’est créé le Belge David Vandermeulen, l’auteur notamment de Fritz Haber, dont on a pu découvrir l’expo au printemps à l’Historial de Péronne) – un texte qui par son ton très sérieux et très second degré déstabilisera sans doute quelques lecteurs fidèles du « Diplo ».

La stratégie de "désindustrialisation" de Bernard Arnault, en roman-photo par Jarry & Ruffin.

Autre documents forts, les émouvants témoignages de la jeune coréenne Juhyun Choi sur les soubresauts de l’histoire contemporaine de son pays et le rappel biographique de la vie étonnante de Marek Edelman par Maximilien Le Roy et David Warschawski. Ou encore l’onirique vision des mythes politico-religieux du Caucase – graphiquement superbe – des deux Italiens Elettra Stamboulis et Gianluca Costantini ou le décryptage, minimaliste mais très efficace, du discours de Nadine Morano par Morvandiau.

Et puis, « régionalisme » oblige (mais qualité du reportage surtout !), on saluera le roman-photo de Grégory Jarry sur la base d’un reportage réalisé avec l’Amienois François Ruffin (de Fakir et Là-bas si j’y suis de Daniel Mermet) sur une fermeture d’usine du Nord de la France par Bernard Arnault.

Mais bon, on ne peut que souscrire à l’ambition énoncée dans le communiqué de presse : « Plutôt qu’une énième anthologie de fonds de tiroirs et de re-publications d’auteurs médiatiques, ce recueil est exclusivement composé de créations originales et ne cède ni sur l’engagement politique, ni sur l’exigence artistique. » Après, les goûts et les couleurs (politiques)… ça se discute, comme on dit.

Les dessins censurés ont franchi l’Atlantique !

L’onde de choc de la censure de l’expo des dessins érotiques à la bibliothèque départementale de la Somme continue.

L'oeuvre de Titi From Paris à la Briquetterie d'Amiens. © Titi From Paris

Après la Belgique, on en parle aussi aux Etats-Unis. Le site BSA (Brooklyn Street Art) consacre en effet un long post à l’affaire. Anglé sur l’oeuvre du plasticien Titi From Paris à la Briquetterie, l’article revient sur toute l’histoire avant de conclure que « The richest irony of course is that the show is drawing so many new eyeballs than it ever could have without the benefit of an additional 4 months of publicity« . On ne saurait mieux dire.

Et l’article est repris désormais sur le site du Huffington Post, l’un des grands sites d’informations en ligne (d’obédience « libérale », au sens anglo-saxon, donc plutôt à gauche) aux Etats-Unis, lui donnant une audience nettement moins confidentielle.

Prochain épisode, une adaptation à Hollywood ?

De briques et de sang : utopie réalisée

DE BRIQUES ET DE SANG de David François et Régis Hautière, ed. KSTR (Casterman), 144 pages, 16 euros.

De briques et de sang, le bel album situé au Familistère de Guise, est désormais disponible. On s’en réjouit.

Avec ses atours définitifs (belle mise en page avec ses doubles pages noires de chapitres, joli format, tonalités visuelles donnant dans le sépia parfaitement adaptées au style rétro « belle époque »), il confirme tout le bien qu’on pensait de cette histoire.

On ne reviendra pas sur le propos, déjà largement évoqué précédemment, de cette série de meurtres qui frappe le « palais social » de Godin, à Guise, en cette année 1914, alors que les menaces de guerre s’accroissent. Sinon pour saluer la cohérence entre le contexte général et l’intrigue policière, l’arrière-fond social et le drame intime. Et la belle fusion entre le scénario de Régis Hautière et sa mise en scène graphique par David François. Un travail très personnel, dans l’approche des personnages et leurs tronches très particulières, mais qui se montre particulièrement fidèle et précis dans la restitution du lieu.

Le mieux, si possible, est encore de lire l’album juste après être revenu d’une visite au Familistère. De quoi s’immerger au mieux dans l’atmosphère unique, et complexe, de ce lieu aussi atypique qu’il fut utopique.

On se félicite aussi du  bon accueil critique que reçoit l’oeuvre de Régis Hautière et David François, par exemple, dans le blog spécialisé BD (festival d’Angoulême oblige) de  Sud Ouest,  sur BD75011 ou dans une vidéo-présentation soignée de France 3.

A noter qu’on pourra dire tout le bien qu’on pense de leur album aux deux auteurs ce samedi 30 octobre chez Bulles en stock à Amiens.

Bref, voilà un album de briques qui apporte une jolie pierre au « patrimoine » picard au sens large.

Mattéo au pays des Soviets

MATTEO,  deuxième époque (1917-1918) de Jean-Pierre Gibrat, ed.Futuropolis, 80 pages, 16 euros.

On avait laissé Mattéo, le nouveau héros de Jean-Pierre Gibrat, en partance vers l’exil et l’Espagne, après une épreuve du feu particulièrement traumatisante  sur le front de la Grande Guerre. Et un retour qui ne l’est guère moins sur le plan sentimental… La Juliette de ses amours ayant définitivement basculé vers un beau Roméo, aviateur et fils des propriétaires terriens du coin.

Octobre rouge

Le jeune homme, déserteur,  ne restera pas longtemps de l’autre côté des Pyrénées. Car en cette année 1917, c’est en Russie que l’Histoire se joue.  Avec Gervasio, l’ami de son père, Mattéo embarque pour Petrograd, en mission pour le compte des anarchistes espagnols.

Au cœur de la révolution qui s’embrase, ils sont accueillis par un jeune libertaire. Et Mattéo se voit ordonné d’immortaliser l’événement en photos. L’immersion dans la révolution d’octobre se double d’un tourbillon des sentiments. Sans oublier Juliette, Mattéo découvre la jeune et jolie bolchevik Léa, aux convictions bien arrêtées – et quelques planches font songer à Reds, le beau film lyrique et enthousiaste de Warren Beatty inspiré des 10 jours qui ébranlèrent le monde de John Reed, qui parvenait fort bien à susciter cette explosion de toutes les normes – sociales ou sentimentales – que représente l’instant révolutionnaire.

L’ivresse de la révolution

Mais Mattéo sera vite dégrisé de l’ivresse de cette révolution-là. De même que dans le premier tome, Gibrat ne cachait rien de l’horreur des tranchées, il détaille ici les conflits entre les différents courants de la révolution russes, bolcheviks et anarchistes (du côté desquels il se situe) principalement. Le tout largement arrosé de vodka. Car si « la révolution n’est pas un dîner de gala« , comme l’affirmera plus tard Mao, l’alcool coule à flot dans le Petrograd de Gibrat. Une vision qui semblera iconoclaste, voire choquante aux adeptes du puritanisme révolutionnaire, mais qui participe de la vision profondément humaniste avec laquelle Jean-Pierre Gibrat aborde sa nouvelle saga. Une approche en tout cas nettement plus subtile, pour ce voyage « aux pays des soviets », que celle de son célèbre prédécesseur Tintin.

Il relate tout cela avec un mélange de délicatesse et de réalisme abrupt qui fonctionne parfaitement. Ou, plus exactement, il restitue cette réalité violent avec un trait toujours fin et sensible. Et – même si cela l’agace – ses nouveaux personnages féminins, comme ici Léa ou Amélie, la jeune infirmière, sont toujours aussi craquants et pleins de charme (et  Juliette ou Léo dévoilent même, au détour d’une case, pleinement ces charmes !).

En tout cas, si Mattéo, à l’issue de cette « deuxième époque » se retrouve embarqué dans une nouvelle galère, la série, elle, poursuit sa route avec force et vigueur.

Dessins censurés : une référence internationale…

L’affaire des « dessins érotiques censurés » de la Somme devient – déjà – une (contre) référence pour l’analyse universitaire. Démonstration ce 28 octobre en Belgique.

Visuel de l'exposition "Pour rire" actuellement accrochée au musée de Namur, en Belgique.

Finalement, Janine Kotwica, commissaire de l’expo des « dessins érotiques censurés » va remercier le président du conseil général de la Somme d’avoir interdit son accrochage à la bibliothèque départementale, en mai dernier. Et aussi le prendre comme attaché de presse, car on  n’aura rarement vu une telle efficacité dans la communication (gratuite qui plus est) autour d’une exposition de dessins… Désormais visible – jusqu’au 5 novembre à l’ordre des avocats d’Amiens, l’expo a déjà obtenu une audience totalement inespérée.

Et voilà que madame Kotwica, résidant dans le sud de l’Oise, est invitée à venir raconter ses mésaventures picardes à Namur, en Belgique, le 28 octobre. Dans le cadre d’une «journée autour de la censure» et du politiquement correct organisée par le Centre culturel régional de Namur.

Cette fois, en on passe à la reconnaissance institutionnelle et universitaire de « l’affaire amienoise » comme objet de recherche scientifique.

Politiquement incorrect

Ajoutons que cela permet aussi de faire connaître, au public picard, l’existence de cette apparemment belle exposition consacrée à des « tendres caricatures du XIXe siècle » de Daumier, Gavarni et Rops.

"Pornokratès" © Musée provincial Félicien Rops, Namur, dépôt de la Communauté française de Belgique

Occasion, aussi, de jeter un oeil sur le fonds des oeuvres du musée Félicien Rops de Namur, dont un tableau  intitulé… horreur, « Pornokratès » ! une image « pornocrate » qui met en scène une femme nue, les yeux bandés et tenant en laisse un cochon… (et qui fut, jadis, exposé dans le cadre de l’exposition sur le  cochon à Saint-Riquier). On n’ose imaginer les interprétations sadiennes, masochistes voire zoophiles que certains pourraient faire d’une telle oeuvre.

On imagine le scandale que pourrait produire une telle oeuvre dans une ville moyenne française dans notre contexte de frilosité actuelle. Et ce d’autant que ce tableau est exposé, en parfaite inconscience, dans une institution publique  (le musée est propriété de la province de Namure) qui pousse la provocation à être, non seulement ouvert aux enfants mais en plus gratuit pour les moins de 12 ans !

Le mieux est encore, pour toute cette affaire de s’en tenir au titre de l’exposition. Et d’y voir une histoire « pour rire ».

au titre bien choisi : Pour rire !

Damien Cuvillier aux Bulles du lundi

Le deuxième invité des « Bulles du lundi », ce 1er novembre, sera amienois.

Auto portrait de Damien Cuvillier

Deuxième rendez-vous de l’année des « bulles du lundi » de l’association On a marché sur la bulle et première rencontre « régionale », puisque l’invité du soir en sera Damien Cuvillier. Le jeune auteur Amienois a, de fait, une actu chargée à évoquer en cette rentrée.

Coup sur coup, il a vu en effet deux albums auquel il a – largement – contribué paraître. Deux albums réjouissants, chacun dans leur genre : le comique « gros nez » avec Les sauveteurs en mer, le thriller historique avec La Guerre secrète de l’espace.

Ajoutons que, sur son blog, Damien Cuvillier dévoile aussi un autre talent : celui de dessinateur d’actualité.

Dessin de Damien Cuvillier, octobre 2010.

On se permet ainsi de reprendre le dernier mis en ligne… Et je vous conseille d’aller y voir un précédent, sur la « philosophie politique » de la droite sarkozyste !

Les bulles du lundi, lundi 1er novembre 2010 à  20h30, au Centre Culturel Léo-Lagrange, place Vogel, Amiens. Entrée gratuite. Comme à chaque fois, la première partie de soirée est consacrée à une discussion avec l’auteur qui présente son travail, et la seconde partie à des échanges autour d’albums de bande dessinée amenés par les uns et les autres.

Les auteurs de retour sur le lieu du crime

C’est ce qui s’appelle un accord « gagnant-gagnant ». Et une belle manière de promouvoir, à la fois une expérience unique d’utopie sociale, un bel album de bandes dessinées et un lieu touristique picard.

Comment mieux promotionner auprès de la presse nationale un album ayant pour cadre le Familistère de Guise, dans l’Aisne, et son épopée d’utopie sociale que de rencontrer les auteurs de l’oeuvre in situ. Et de compléter le dossier de presse par une visite guidée complète des lieux ayant inspiré l’intrigue.

C’est ce qui a été fait ce mardi – non sans peine au vu d’un contexte de la journée de grève, mais au diapason des préoccupations de Jean-Charles Godin en terme de justice sociale et de répartition des richesses.

Ce 19 octobre donc, Régis Hautière et David François, qui découvraient aussi pour l’occasion De briques et de sang, tout fraîchement imprimé, étaient de retour à Guise pour un échange avec les journalistes de la presse spécialisé bandes dessinées, en compagnie de Didier Borg, éditeur de l’album et en charge du label KSTR, chez Casterman.

Non sans mérite, ils étaient une petite dizaine de la presse nationale ou spécialisée à avoir fait le déplacement jusqu’en Thiérache. Parmi eux, Frédéric Bosser, patron du mensuel DBD, Manuel Picaud, rédacteur du gratuit Zoo et du site spécialisé Auracan (et par ailleurs animateur d’un blog très bien informé sur l’actualité du genre), une collègue du premier quotidien régional français, Ouest-France avec son photographe, un journaliste de l’émission « Un monde de bulles » sur la chaîne Public Sénat et même deux confrères belges, du Vif-l’Express et de Radio Power de Liège.

Alexandre Vitel,  chargé des relations extérieures du Familistère a servi de guide pour une visite, historique et architecturale des lieux ; et ce alors que les bâtiments disposent désormais d’un espace muséal conséquent (avec trois étages d’expos dans le bâtiment central, une autre expo dans la buanderie-piscine), en attendant, pour le printemps, l’ouverture au public du théâtre.

La suite en images…

(photo Daniel Muraz)
Régis Hautière et David François devant la maquette du Familistère. De quoi prendre de la hauteur.

(photo Daniel Muraz)
Alexandre Vitel, explique la philosophie de Godin devant la statue de ce dernier et devant la presse.

(photo Daniel Muraz)
Régis Hautière à l’écoute d’une des bouches d’aération du Familistère.

(photo Daniel Muraz)
L’aile gauche du familistère. Et sa verrière qui reste encore à rénover.

(photo Daniel Muraz)
Le Familistère, un lieu qui en impose.

Les dessins censurés enfin dévoilés

Les dessins érotiques des quelques vingt-cinq illustrateurs de jeunesse, dont l’interdiction par le conseil général de la Somme avait défrayé la chronique depuis cet été, sont enfin visibles, jusqu’au 5 novembre au siège de l’Ordre des avocats d’Amiens. Beaucoup de bruit pour rien – si l’on apprécie Shakespeare ? ou l’épilogue d’une tartufferie – si l’on préfère Molière.

Jean-Charles Sarrazin, Pierre Cornuel et Janine Kotwica, commissaire de l'expo, le 14 octobre 2010 à Amiens.

Jean-Charles Sarrazin et Pierre Cornuel, deux des artistes "censurés", avec Janine Kotwica, commissaire de l'expo, lors du vernissage, le 14 octobre au siège de l'Ordre des avocats d'Amiens. Au deuxième plan, on peut reconnaître l'universitaire Jean Perrot, créateur de l'Institut Charles Perrault, professeur émérite à l'université Paris VIII, qui fut assistant à l'Université de Picardie.

« Mais pourquoi avoir censuré de telles oeuvres ? » Cette interrogation était dans tous les esprits, lors du vernissage de notre désormais fameuse « expo des dessins érotiques d’illustrateurs de jeunesse censurée par le président du conseil général de la somme » (ouf).

Rien de pornographique

Et une interrogation amusée – ou déçue ? – que risque d’avoir tous les visiteurs qui iront au siège de l’ordre des avocats d’Amiens jusqu’au 5 novembre.
Dès le départ, la perplexité était certes de mise autour de cette interdiction. À voir les dessins accrochés, l’incompréhension s’accroît encore.

Rien de pornographique là-dedans et un érotisme pour le moins léger, allusif ou imagé la plupart du temps.  Présentées ainsi,  sagement, sur fond bleu nuit – et sous le regard (un brin lubrique peut être ?) d’Albert Dauphin, premier président du tribunal d’Amiens dont le portrait grand format a été laissé dans la salle – joliment mises en valeur, ces oeuvres impressionnent par leur qualité graphique, mais apparaissent encore plus anodines que dans le catalogue.
Le parfait exemple en est donné par les oeuvres de Bruno Heitz (connu aussi pour ses excellentes bandes dessinées humoristico-policières).
Le dessin qui avait particulièrement suscité le rejet du président socialiste du Conseil général de la Somme, Christian Manable (et qu’on ne se lasse pas de republier…), hommage déjà évident à Benjamin Rabier, le créateur du logo de la Vache du rit, devient tout à fait cohérent dans l’exposition de l’ensemble des petites vignettes visant à décliner les rapports (pas que sexuels) entre un artiste et son modèle féminin.

On a échappé à la chapelle…

Pour faire une parenthèse sur le catalogue, justement. Édité par l’Association des bibliothécaires de France (ABF), la version définitive de celui-ci – enrichi d’un dossier sur « l’affaire » – dévoile aussi un épisode jusqu’ici inédit. En effet, selon la commissaire de l’exposition, Janine Kotwica, l’expo a failli être accrochée… dans la chapelle des Visitandines d’Amiens, ou loge la DRAC, sur suggestion du directeur du développement culturel du Département de la Somme, qui la jugeait « trop prestigieuse pour être cantonnée dans la bibliothèque départementale ». Cette fois, c’est le préfet qui aurait mis son véto…
Le conseil général, sollicité par le Courrier picard sur ce point, n’a pas donné suite à la demande…

Entre rigolade et inquiétudes

Quoi qu’il en soit, et comme le disait début juin Bernard Joubert, spécialiste de la censure : « Tout est dans l’oeil de celui qui regarde ». Il faut croire que le regard des avocats et des autresnombreux visiteurs présents au vernissage était particulièrement innocent… Et le ton plutôt rigolard du côté des artistes ainsi mis à l’index.
«Quand j’ai appris cette censure, j’ai éclaté de rire tellement cela me semblait débile. Comment en est-on arrivé, en 2010, à devoir justifier une telle expo ? », soulignait Pierre Cornuel.
Léo Kouper, l’affichiste à qui l’on doit l’affiche de l’expo se déclarait, lui, plutôt « flatté » d’avoir été ainsi censuré. Mais, fort de l’expérience de ses 84 ans et des évolutions de sa carrière professionnelle, il pouvait prendre du recul. Il fut d’abord connu comme affichiste de comédies – on lui doit notamment de célèbres visuels pour les films de Charlie Chaplin.

L'affiche de Léo Kouper pour "Le dictateur" de Charlie Chaplin

Puis, du jour au lendemain, ayant répondu au défi du distributeur, son affiche d’Emmanuelle en fit aux yeux des professionnels du milieu un spécialiste des films érotiques !

L'affiche de Léo Kouper pour "Emmanuelle"

De quoi conserver une saine relativité face aux analyses catégoriques et aux jugements aussi expéditifs que définitifs en matière d’art et de représentation.
Mais « l’affaire amienoise » peut susciter aussi d’autres réflexions sur la pratique de la censure au nom des « bonnes moeurs ». Comme celles émises par cette professionnelle du livre croisée lors du vernissage.
« Je trouve inquiétant qu’à la censure politique ou religieuse se substitue aujourd’hui une censure de la peur, qui amène à un repli sur soi inquiétant et dangereux. » Et c’est d’autant plus inquiétant quand ce sont des élus qui prennent les devants face à une crainte d’attaque, comme à Amiens ou à Paris avec l’expo Larry Clark.
Un point de vue partagé par Philippe Levreaud, rédacteur en chef de la revue de l’ABF – qui avait consacré fin 2008 un copieux numéro à la censure : « Il y a surtout de l’autocensure. Finalement, les cas de censure sont des maladresses… Mais il est important,comme aujourd’hui de pouvoir publier et exposer. »
Une issue rendue possible, cette fois, par l’engagement des avocats amienois et l’implication de leur bâtonnier, Hubert Delarue – et l’ex adjoint de Gilles de Robien à la mairie d’Amiens n’a pas le profile d’un gauchiste libertaire radical… « Le temps de la polémique est derrière nous », a-t-il assuré dans son discours d’accueil, tout en remerciant quand même ironiquement Christian Manable, « qui, par sa détermination à rendu cette manifestation possible ». Se félicitant du soutien de l’immense majorité de ses confrères pour cette initiative, il a rappelé combien les avocats « aiment par-dessus tout la liberté ou plutôt la défense des libertés ». Une cause bien défendue ici.

Et la morale de l’histoire, comme souvent en cas d’affaire similaire, c’est que le censeur a assuré une publicité inespérée à l’oeuvre qu’il avait voulu interdire…