Christin et Mezières : un bon bout de temps avec Valérian

Entretien réalisé pour la sortie du dernier album de Valérian, en janvier 2010 (et paru pour partie dans le Courrier picard du 27 janvier 2010.

Pierre Christin et Jean-Claude Mezières venaient d’inscrire le point final de la saga des deux agents spatio-temporels Valérian et Laureline, avec leur 22e album, l’OuvreTemps . Occasion d’un long entretien autour de ce qui est la plus ancienne série de bande dessinée française (née voilà 43 ans), même si elle demeure d’une étonnante fraîcheur. Conséquence sans doute de la belle maîtrise des joies de l’espace – temps par ce duo d’amis et collaborateurs intemporels…Jean-Claude Mezières pour le dessin. 43 ans après le premier épisode de Valérian, la recette fonctionne toujours aussi bien.

Amis d’enfance, Pierre Christin et Jean-Claude Mezières ont édifié l’une des plus belles oeuvre de la BD franco-belge. Les aventures de Valérian et Laureline, les deux agents spatio-temporels nés en 1967 dans les colonnes de Pilote étaient, jusqu’ici la plus longue série de bandes desinées françaises. 43 ans ans et 22 albums qui ont marqué plusieurs générations de fans (jusqu’au nombre de petites Laureline qui ont vu le jour depuis).

Les deux auteurs, alertes jeunes septuagénaires vivant tous deux dans le sud de Paris, n’ont rien perdu de leur fougue et de leur plaisir à faire vivre leurs héros et créer cet univers cosmique. En ce mois de janvier, si la saga s’achève en apothéose avec l’Ouvretemps. Cet album conclut brillamment la trilogie la plus sombre et complexe des aventures spatio-temporelles de nos deux héros. Derniers rescapés du monde de Galaxity disparu à la suite de leur tentative d’éviter un cataclysme nucléaire en 1986, Valérian et Laureline sont cette fois en quête de la Terre, alors que l’univers entier est sous la menace des terribles pierres noires, les Wolochs (faisant songer aux monolithes du 2001 de Kubrick). Face à ce danger, tous les amis et peuples de Valérian se retrouvent pour un ultime combat. Mais, comme souvent, l’issue s’avérera doublement surprenante et
pleine de jeunesse. Une double jeunesse, même, puisque Pierre Christin vient de publier, le premier roman de Valérian et Laureline, paru chez Mango Jeunesse, Linilil a disparu. Celui-ci réjouira aussi les fans les plus âgés du célèbre couple de SF, tant on y retrouve l’ambiance si particulière de la série. De quoi justifier ce double entretien de fond.

QUARANTE ANS APRES…

Pierre Christin, Jean-Claude Mezières, dans quel état d’esprit êtes-vous alors que paraît le dernier album de Valérian, que vous faites vivre depuis 1967 ?

Jean-Claude Mezières : Pierre attend ce moment depuis février 2007, date de remise du manuscrit. Moi, je suis soulagé. Cela fait sept ans que ce cycle des trois albums est commencé. Et j’ai toujours à l’esprit qu’il fallait boucler… Et puis, ce n’est pas une fin déceptive, c’est une fin pleine de possibles… Je ne dis pas de faire une « usine de dessinateurs de Valérian » – surtout pas ! – mais il y aura d’autres voies, pour nous d’abord, de faire des « trucs » sur Valérian, mais dans des délais plus courts, parce que trois ans pour faire un album, c’est beaucoup, c’est trop. Donc pour moi, c’est un soulagement et en même temps, mission accomplie : on est pas morts, l’un de nous deux n’a pas décroché pendant qu’on travaillait ensemble ! Et je crois que l’accueil est assez formidable, c’est rassurant de se dire que les gens nous attendent encore une fois…

Pierre Christin : Pour la première fois, j’ai relu toute « mon oeuvre ». Je ne suis pas un habitué de la relecture de ce que je fait. Jean-Claude connaît ma désinvolture avec mes manuscrits… Et ce qui m’a fait plaisir, c’est de voir que c’était quand même une oeuvre très cohérente, alors qu’on était partis, il faut bien le dire, un peu le nez au vent. On était très jeunes, puis tout s’est fait par germination successive, et finalement, toute une faune du cosmos, une flore, une politique, tout un système s’est mis en place. J’avais peur de trouver des incohérences en écrivant le « der des ders ». Et bien non, tout est bien à sa place ! Je tire une certaine jubilation intellectuelle à se dire qu’on a raconté des choses très « zarbi » – beaucoup de nos civilisations sont de pures fantaisies – mais en même temps, qu’il y a une logique narrative qui a tenu le coup. Et puis il y a autre chose. Pour moi, cela va beaucoup plus vite que pour Jean-Claude. J’ai toujours adoré écrire les scénarios de Valérian, car se sont deux personnages dont j’ai tellement l’habitude que ça sort littéralement tout seul. Laureline parle depuis des années – et ce n’est pas moi, c’est elle qui parle : elle est tellement vivante – un peu comme des écrivains de théâtre qui ont des actrices favorites et leur donnent des répliques en sachant d’avance ce qui est bien pour la comédienne. Là, quand c’est Laureline, j’en arrive à sauter les répliques de ce pauvre Valérian pour faire la réplique suivante de Laureline… Bref, ne plus vivre avec eux, c’est comme s’éloigner d’amis. De jeunes amis d’ailleurs, car nous avions le même âge qu’eux lorsque la série a commencé et eux sont restés jeunes…

LES SUITES DE VALERIAN

… Il est vrai que leurs aventures n’ont duré, pour eux, que quatre ans… Pour la suite, justement, il y a déjà un premier roman/jeunesse ( Lininil a disparu chez Mango Jeunesse). Et j’ai cru comprendre que vous aviez d’autres idées. On peut en savoir plus ? Ce sera un peu dans l’esprit de ce que fait Van Hamme avec XIII et la déclinaison d’albums autour de personnages secondaires…

Pierre Christin et Jean-Claude Mezières (ensemble) : Non, surtout pas ! ça, on peut en être sûrs !

Pierre Christin : On voit beaucoup de séries bd – comme XIII, mais c’est aussi vrai pour Jacobs – où des successeurs, qui peuvent être très talentueux – là n’est pas la question – reprennent la manière de faire du « maître », du « créateur » et tirent ça ad vitam aeternam. Je ne suis ni pour, ni contre cette pratique, même si tout le monde sait que cela se fait pour des raisons commerciales – ce qui n’a rien de dégradant et peut même, quand c’est un grand dessinateur qui fait cela,donner des bons résultats.
Mais pour nous, fondamentalement, l’histoire de Valérian, telle que nous l’avons raconté, est close. Après, on peut envisager des sortes de « coups de sonde », qui vont s’y prendre d’une autre manière pour explorer des trucs qui n’ont pas été racontés jusqu’ici. Le roman est un premier « coup de sonde », avec un autre véhicule, un autre astronef, qui raconte autre chose d’une autre manière. Et le garçon qui prend ma suite (NDLR : l’écrivain de SF Serge Lehman) ne va pas faire une suite de type commercial, il a sa vision. Quand on lui a proposé de prendre ma suite, lui qui avait lu Valérian quand il avait 12 ans, a d’abord dit :  » non, c’est pas possible« . Puis il a eu l’idée d’un épisode qu’il aurait aimé écrire. Des expériences de ce genre, avec des gens qui ont un style totalement différent, c’est bien. Un peu comme Batman a été littéralement été recréé par Tim Burton : ce n’est pas une séquelle, une suite, c’est même bien mieux que le Batman initial.

Jean-Claude Mezières : Graphiquement, comme Valérian est une oeuvre d’imagination, mon imagination n’est pas à recopier. Elle est forcément à redévelopper. Alors si des dessinateurs s’y intéressent, ce qui est intéressant, c’est leur commentaire, leur impression de Valérian. Refaire du Valérian en recopiant du Mezières, je leur souhaite bien du plaisir, et ça n’aurait aucun intérêt !



 LES ADAPTATIONS AU CINEMA

On a vu fleurir ces derniers temps, avec l’essor de la bd, des adaptations de héros de BD au cinéma, pour des raisons commerciales, là-aussi, comme Lucky Luke, Astérix, etc. Parfois, c’est pas mal comme quand Chabat s’approprie Astérix, parfois c’est complètement raté… Y-a-t-il des projets de film avec Valérian ?

Jean-Claude Mezières : Oui, il y a des projets sous le coude… mais le coude est bien appuyé sur le projet pour l’instant !

Pierre Christin : Valérian pose des problèmes particuliers pour une adaptation au cinéma. Premièrement, la science fiction ne coûte rien à faire en bande dessinée – sauf l’énorme travail du dessinateur – mais pour transposer le moindre décor de Jean-Claude, pour retrouver à l’écran les bestioles que nous avons créé, il faut une production d’importance, soit Spielberg, soit Lucas ou en France Luc Besson. Ce dernier l’a déjà fait en partie avec le 5e élément. On a beau me dire que le motion capture est au point, que les choses vont changer… Je suis sceptique, surtout après avoir vu Avatar. j’ai trouvé ça affreux, ça ne marche pas : les extraterrestres ressemblent à de pauvres vieux arthritiques! Deuxièmement, beaucoup de monde est déjà venu « faire son marché » dans Valérian, notamment le cinéma américain. De même que nous même, au début, avons pioché dans le grand imaginaire de science fiction américain, car en SF, les fusées, le voyage spatio-temporel appartiennent à tout le monde.
Troisième « problème » : l’ambiguité de notre série. Valérian, est-elle une bd pour jeunesse ? une série pour adultes ? une série bien pensante ? mal pensante ?
Par exemple, pour le dessin animé qui a en déjà été tiré, la première question que l’on nous a posé, c’était de savoir qui était le méchant ? Mais il n’y en a pas ! Ce qui pose un problème pour un dessin animé pour enfants. Ils ont créé un méchant d’une grande hideur – c’était ‘une des seules créatures que Jean-Claude n’avait pas créé – car tout le monde n’est pas capable de concevoir de telles « bébêtes » comme Jean-Claude.
Deuxième question de la production télé : c’est pour quelle tranche d’âge ? Nous ne nous sommes jamais posé cette question ! Nous avons de jeunes lecteurs et d’autres qui sont, comme nous, très vieux. Valérian a la particularité assez rare – que l’on partage avec Tintin et quelques autres – d’être lu par toute la famille, du grand-père au petit-fils. Tout le monde s’y amuse, mais pas pour les mêmes raisons. Tout ça fait beaucoup de difficultés pour adapter Valérian au cinéma.
Sans compter le problème de savoir qui jouera Laureline ! On a eu une déclaration d’amour pour ce rôle de la part de Sophie Marceau, dont c’est l’héroïne préférée. Il y a vingt ans, elle aurait été très bien… bon, maintenant.

LA GENESE DES DEUX HEROS

Pour en rester à Laureline, vous-a-t-elle été inspirée par une actrice, une de vos connaissances ?


Jean-Claude Mezières : Non, ce n’est pas « une » personne. Je n’ai pas fait le coup de Giraud avec Belmondo pour Blueberry. Ce sont « mes femmes » personnelles amalgamées. C’était la première fois qu’on dessinait dans un journal populaire pour jeunes dans lequel on pouvait faire une jeune femme jolie sans rien s’interdire : on ne m’a pas empêché de lui faire des décolletés, de montrer ses fesses – je crois d’ailleurs qu’on voit ses fesses lorsqu’elle grimpe dans l’arbre dès la première planche ! C’est peut-être ça qui a plu… Donc, j’ai mis mes petits moyens – je ne suis pas un grand dessinateur – et j’ai fait ce que j’ai pu. Des fois, elle est mignonne et réussie, des fois moins… Et je suis heureux quand des lecteurs m’avouent, une larme dans l’oeil, « à 12 ans, j’étais amoureux de Laureline ». C’était donc un « concentré » de personnes, pas un personnage. Sans oublier que pour moi, un personnage se trouve au bout du pinceau, pas en regardant une photo, ou alors on recopie la photo et ce n’est pas la même chose.

Et pour le personnage de Valérian ?

Pierre Christin : La jeunesse de Valérian n’a pas été tout à fait la même. Nous rentrions des Etats-Unis avec l’idée était de faire un héros de BD qui ne soit en aucun cas un « super-héros ». Les héros de SF de l’époque, fondamentalement, étaient les super-héros des Comics américains. Nous, nous avions l’idée de faire autre chose. Donc c’est un gars normal, sympa, un bon pilote d’astronef, mais qui n’a pas inventé la poudre. Ce n’est pas un anti-héros non plus, mais le brave type « service, service ». Et sur ce coup là, on s’est un peu inspiré d’un chanteur français de l’époque, en se disant : il n’a pas de physique, alors c’est très bien…

Jean-Claude Mezières : J’étais à la recherche de certaines photos, pas pour recopier, mais pour voir des attitudes, voir comment j’allais pouvoir le faire tourner, bouger. Et j’ai trouvé dans une double page d’un magazine plus d’une vingtaine de portraits d’Hugues Auffray. Je me suis arrêté sur cette page et j’en ai tiré quelques traits.

Pierre Christin : Précisons que je trouve qu’il est beaucoup mieux en vieillissant, Hugues Auffray, il a une certaine dignité.

Jean-Claude Mezières : Mais il n’y avait aucune tentative de l’incorporer, de le faire ressembler. On part de la réalité pour l’interpréter.


LE DERNIER ALBUM

Ce 22e album – et dernier – ressemble vraiment au tableau final de la pièce. On retrouve tous les personnages précédents… Cela a été un plaisir pour vous ?

Jean-Claude Mezières : C’est un jeu pervers. Autant c’est amusant de faire revenir un personnage, autant la fin a été compliquée. On se retrouve en fait dans le premier épisode de Valérian. J’avoue que lorsque j’ai découvert les scénario, je me suis vraiment marré… et quand j’ai dû affronter le truc de les faire revenir dans les lieux précis par lesquels ils étaient passés, je me suis dit, je ne pouvais quand même pas dessiner la même chose 45 ans après ! J’ai amélioré, mais je pense que pour le lecteur qui a fait le parallèle entre les deux, se repère et retrouvera bien l’ambiance. En revanche, redessiner le premier véhicule spatio-temporel qui redécolle avec son arc-en-ciel, avec le personnage qui dit, « je croyais que ce modèle-là n’existait plus !« , ça j’ai adoré !

Côté scénario, avec ce rassemblement de tous les personnages, on s’attend à « la » méga-bataille spatiale pour terminer en apothéose. Un peu comme dans le troisième épisode du Seigneur des Anneaux, avec l’alliance de tous contre le méchant suprême. Et là, il y a une pirouette – qu’on ne dévoilera pas plus – qui entraîne l’histoire vers autre chose, mais qui est très cohérente avec l’esprit de l’ensemble de la série. Contrairement au Space Opera classique, il n’y a finalement dans Valérian que peu de combats, et ce n’est jamais l’élément central de l’intrigue… C’est un des marqueurs de votre série.

Jean-Claude Mezières : Oui, il n’y a jamais eu de violence, d’affrontement vraiments violents dans Valérian.

Pierre Christin : En même temps, ce n’est pas une bd « angélique », il y a bien des morts, des combats, etc. Pour l’Ouvretemps, je ne voulais à aucun prix d’une fin « politiquement correcte », ou le bien gagne contre le mal. Valérian, ce n’est jamais le combat du bien contre le mal, c’est plutôt que chacun a de bonnes raisons de faire ce qu’il fait. Exactement comme dans le monde actuel : le régime iranien est persuadé d’avoir raison, les terroristes aussi ; manque de chance, l’Amérique pense qu’ils ont tort et elle est persuadée d’avoir raison. Dans Valérian, c’est le cas même des personnages ou des entités les plus révoltants – type les faux dieux d’Hypsis ou les mystérieuses pierres noires Woloch.
Je tenais beaucoup à une fin un peu « hitchcockienne », avec des renversements multiples : on croit que c’est fini et puis, pas du tout, c’est tout le contraire ; et puis il y a cinq minutes de plus, et tout a rebasculé vers autre chose. Là, c’est une fin « triple », justement pour que nos personnages puissent se penser différemment et pour que cela ré-enclenche une réflexion pour les lecteurs : le monde du futur a le mérite d’exister, mais aurait-on envie de vivre à Galaxity ? Et sur la Terre d’aujourd’hui, qui n’est pas le paradis non plus, que vont-ils faire ? Que cette fin pose autant de questions qu’elle n’en résoud…

UN COUP DE GUEULE CONTRE AVATAR

Pierre Christin : Pas comme cette niaiserie d ‘Avatar, avec ces « bons sauvages » qui n’ont même pas d’écriture, qui vivent comme des gueux. On veut nous faire croire que c’est écolo alors que ce n’est pas bien du tout. Ce que dit le film en réalité, c’est que ce marine, lorsqu’il va vivre avec sa na’vi, va vivre comme un clodo… C’est une civilisation qui est loin de la civilisation améridienne, qui était hiérarchisée et extrêmement raffinée. Là, ils vivent comme des cloportes dans leur arbre. C’est un procédé que je trouve malhonnête. C’est un film que je n’ai vraiment pas aimé, cela rend les gens crétins de penser qu’il s’agit d’une belle fin. Et puis, c’est un film militariste, des deux côtés, puisque les « gentils na’vis » tuent à tour de bras comme les autres. Tout ça, c’est que Valérian ne veut pas faire – et n’a pas fait.

LES THEMATIQUES DE VALERIAN

Au fil de la série, vous avez toujours eu cette approche « complexe », abordant de nombreux thèmes...

Jean-Claude Mezières : … qui ont toujours été des thèmes en avance sur leur temps, sans être traités de façon militante, mais sans craindre de s’opposer. Par exemple, le Figaro, parmi les grandes influences d’ Avatar, cite Bienvenue sur Alflolol – c’est effectivement l’histoire qu’on avait raconté en plus drôle et réussi et il y a trente-cinq ans.
… Vous avez ainsi évoqué, au fil des albums, le féminisme, la mainmise des multinationales, l’exploitation quasi esclavagiste de certains peuples, etc.

Pierre Christin : Tous les grands écrivains de science-fiction ont été confrontés au fait que l’on parle du futur, mais que l’on écris dans les conditions historiques qui sont celles du jour où tu finis ton histoire. C’est pourquoi les thèmes abordés dans Valérian ont évolué, ne sont plus ceux qui étaient évoqués au début. On a parlé de l’écologie avant même qu’il y ait un parti écologiste, puis, au fur et à mesure qu’il s’est mis à exister, ce n’était plus vraiment à nous d’en parler. Je suis parti sur les multinationales, en me disant qu’il y avait un « irrationalisme » là-dedans, avec l’hyper-capitalisme, puis on est partis, avec Les Cercles du pouvoir sur le pouvoir médiatique… Valérian bouge en même temps que la vie autour de nous a bougé. De ce point de vue là, on ne fait pas de la science-fiction, on s’intéresse aux thèmes dans lesquels on vit…

Jean-Claude Mezières : … mais il traite du sujet en amont, avant qu’il ne soit en pleine page…

Pierre Christin : Et en essayant quand même d’être un peu beaucoup rigolo…

Et puis, il y a cette catastrophe nucléaire… « annoncée » en 1986. Vous aviez prédit Tchernobyl – avec heureusement des conséquences bien moins graves – quinze ans avant qu’elle ne se produise !

Pierre Christin : Ca, c’est un truc qui arrive de temps à autre aux écrivains de science-fiction… Tout est parti d’une chose très inconséquente. On a raconté l’histoire en 1967 et je l’ai mis cette catastrophe nucléaire en 1986, parce que je pensais qu’à cette date, on aurait arrêté la science-fiction depuis belle lurette ! Vers 1981, 1982, j’ai commencé à me faire du mourron. C’était aussi un problème littéraire intéressant à résoudre : quelque chose qui avait été écrit une vingtaine d’années avant devait être modifié car le monde réel faisait que cela ne pouvait pas arriver. Cerise sur le gâteau, j’écris que Laureline et Valérian « déconstruisent » en quelque sorte tout ce qui a été fait vingt ans avant. Et puis il y a Tchernobyl. Et, effectivement, l’accident nucléaire – pas tout à fait le même – qu’on avait prévu ! En même temps, cela m’a profondément troublé.C’est pourquoi j’ai écrit avec Bilal Le Sarcophage, car je me suis senti « obligé » d’aller à Tchernobyl, comme ces oiseaux de mauvaise augure qui prédisent une crise économique, qui disent ne tirer aucun plaisir de leurs prédictions mais auraient préféré qu’on les écoute avant ! Pour moi, il y avait un peu de cela, comme si pour moi, inconsciemment, j’avais contribué à ce que cela arrive.

Quand tu es écrivain de science-fiction, tu décris beaucoup de cataclysme, avec la croyance un peu « magique » que puisque c’est déjà raconté, en fiction, cela ne pourra pas arriver dans la réalité. Là, manque de pot…

Le dernier cycle est plus difficile à décrypter. On est dans la quête, personnelle et « planétaire »… Qu’est-ce que qui vous a inspiré pour cela ?

Pierre Christin : A l’intérieur de Valérian – et je pense que c’est pour cela que la série a mieux survécu que d’autres – il y a des « sous-genres » : fondamentalement c’est une bd de science fiction, mais on peut dire aussi que c’est une BD d’aventures, une BD sentimentale (avec les rapports Valérian-Laureline), une BD policière, d’héroic-fantasy (dans certaines découvertes de planètes), etc. Et il y avait un grand genre littéraire que Valérian et Laureline n’avaient jamais abordé – comme s’ils avaient toujours été occupés à autre chose – c’était celui de la « quête », comme s’ils avaient eu des choses plus urgentes à faire que d’entrer dans la quête de leur planète, donc au fond, d’eux-mêmes… 
Là-dessus s’est rajouté le fait que depuis quelques années, les cataclysmes ne font que monter en puissance : Tchernobyl (le socialisme scientifique qui prétendait que la centrale était d’une telle solidité qu’elle aurait pu être construite sur la Place rouge !) est déjà un truc effrayant, puis c’est Katrina – le pays le plus riche incapable de protéger sa propre population -, le tsunami asiatique, ce sont des villes qui sombrent dans des crises économiques effroyables, comme Detroit qui est devenue une ville fantôme.
Par rapport au côté un petit peu « enchanté » des débuts de Valérian, dans les années 60 et 70 – où le futur allait bien, on allait dans l’espace, il y avait des progrès considérables de la médecine, etc – les dernières années offrent un panorama d’une extrême dureté, surtout par rapport à ce qu’on pensait il y a quarante ans. La Terre, la planète elle-même, est menacée ! 
Alors c’est vrai que le récit – même si j’espère qu’il est resté humoristique – a un côté plus sombre avec les Wolochs. C’est l’idée que la Terre, le monde, la civilisation pourraient disparaître. Si les pierres gagnent, c’est fini : il n’y aura plus de récit, plus de mémoire. Cela correspond, une fois de plus et pour la dernière fois, je pense, à l’endurcissement du monde dans lequel on a écrit cet épisode-là. Toutes ces monstruosités donnent au trois derniers albums une tonalité délibérement un peu différente de celles des précédents.

LA CREATION DES CREATURES ET PERSONNAGES

Comment trouvez-vous votre inspiration pour les noms des personnages et des créatures, ensuite, pour la création des personnages, des aliens, etc ?

Pierre Christin : C’est une grosse partie de mon travail qui m’amuse énormément. Le point de départ, ce sont tous ces écrivains très fantaisistes tels Raymond Queneau, Boris Vian, Marcel Aymé, qui ont toujours trouvé des noms à mourrir de rire pour leurs personnages. J’adorai cela quand j’étais jeune et j’ai essayé d’être à la hauteur. Alors, je « grafouille » énormément de noms – cela peut celui de quelqu’un dont j’ai entendu parler, d’un truc lu dans la presse, un machin bizarre dans un pays, un mot étranger que l’on me traduit, etc. Je les teste ensuite beaucoup – car un nom peut-être amusant à voix haute et pas du tout lorsqu’il est écrit. Je me suis donné beaucoup de mal, mais c’est un grand plaisir pour moi d’avoir trouvé tous ces noms.

Jean-Claude Mezières : … Et les lecteurs posent souvent la question de savoir comment ça se prononce !

Pierre Christin : Ensuite, je donne des indications sur les qualificatifs, les qualités des personnages, ce qu’il vont devoir faire dans l’histoire, des éléments psychologiques, mais très peu d’éléments descriptifs, car cela gêne plus qu’autre chose les dessinateurs. Ensuite c’est la mise en scène…

Jean-Claude Mezières : On en parle beaucoup avec Pierre, il vient me voir quand je travaille sur mes nouveaux personnages. Je ne lui les soumets pas, mais je les lui montre. Et tout de suite, il sent, ou je sens moi aussi qu’il y a quelque chose qui se met en place ou pas. Il y a un exemple très drôle, c’est le Schniarfeur. Je crois que j’ai fait reculer le temps où Valérian ouvre la valise car je ne voyais pas comment le faire !

Pierre Christin : C’est ce qui est génial avec la BD. Comme Jean-Claude n’était pas prêt, Valérian trimballe le Schniarfeur dans une valoche pendant vingt pages !

Jean-Claude Mezières : Pour d’autres personnages comme le Glapum’tien, je savais qu’il venait d’une planète liquide, qu’il s’agissait d’une créature aquatique qui ne pouvait être un poisson, puisqu’il peut se balader, je lui ait fait des tentacules…

Pierre Christin : … Et il peut communiquer, j’avais dû dire qu’il faisait partie des dauphins, des delphinidés…

Jean-Claude Mezières : … Et c’est devenu une grosse méduse ! Tout ça vient sous le crayon. Par exemple, les fameux Shingouz. Il s’agissait  » de personnages qui vendaient une information« . Cela faisait une ligne dans le scénario, puis on n’en parlait plus. Mais quand Pierre les a vu sortant de l’ascenseur, il les a trouvé vachement bien. Et on a augmenté leur place !

Pierre Christin : C’est comme au cinéma. Un réalisateur fait un film avec un acteur qui n’est pas très connu, mais qui « explose » dans son rôle. Il refait alors un film pour lui donner un rôle du tonnerre de Dieu. Les Shingouz, c’est un peu pareil. Ils sont devenus des personnages principaux alors que ce n’était pas du tout prévu comme cela au départ.

Jean-Claude Mezières : … Et avec le phénomène de la phrase qui se morcelle entre eux trois. On en joue graphiquement. Pierre assimile le phénomène et écrit le dialogue en conséquence.

Parmi toutes ces créatures, avez-vous des préférées ?

Jean-Claude Mezières : ça dépend de leur utilisation. Si je me les trimballais le personnage tout le temps, certains seraient encombrants… Par exemple le Glapum’tien. Quant aux Shingouz, ce sont un peu nos Dalton.

Pierre Christin : On a des petits favoris. Les Shingouz, bien sûr, qui sont un ressort comique inépuisable. Le schniarfeur est un bon personnages. Dans les humains, j’aime bien M.Alfred, car il donne un contrepoint aux personnages traditionnels de science-fiction, qui sont toujours des héros jeunes ou des vieux sages chenus aux discours qui font chier. Alors qu’Albert, c’est un rigolo de haut niveau, comme beaucoup de grands savants. Cela ramène la science fiction vers un côté bon enfant et évite le côté vaticinant de beaucoup de personnages.

Jean-Claude Mezières : Cet aspect-là n’a jamais été abordé au cinéma, alors que ce serait un personnage fantastique.

LA BD DE SCIENCE FICTION APRES VALERIAN

Jean-Claude Mezières : Il y a beaucoup séries de SF actuellement. Je n’en lit pas régulièrement, mais je crois qu’il y a une vraie école de science fiction francophone, qui a donné naissance à des talents très forts. Alors qu’en BD américaine, on en reste encore beaucoup aux super-héros.

Pierre Christin : Je lis beaucoup de littérature scientifique, de récits de voyages, d’écrits journalistiques ; Jean-Claude feuillette sans arrêt des magazines. Mais comme beaucoup de créateurs, je ne lis pas beaucoup dans le domaine qui est le nôtre. Si on veut être originaux, à la limite, il ne faut pas que nous lisions de récits de science fiction.

Jean-Claude Mezières : Surtout d’auteurs qui sont venus après nous ! En revanche, les petits « coups de chapeau » font plaisir. Et il y a une grande descendance de Valérian et Laureline… Ils ont fait beaucoup d’enfants, c’est sûr.

Pierre Christin : En ce moment, comme membre du jury du Prix d’Angoulême du meilleur album, je constate que la bd connaît vraiment un nouvel âge d’or. On trouve de tout, tous les genres, dont pleins de trucs de SF. Elle est devenue un « grand magasin », en France au moins. Ce qui fait même, quand on y réfléchit, que c’est merveilleux que Valérian vende encore quelques exemplaires !

Jean-Claude Mezières : Ce que je trouve formidable quand même, c’est que la science fiction a permis l’éclosion de talents très différents – et je mets entre parenthèses les Billal, Druillet, Moebius, Schuiten et j’en oublie, qui ont été de la même génération que nous ou presque. C’est plus le genre Valérian qui a décoloré sur d’autres, comme les séries Sillage, Orbital, etc. Ce qui est intéressant, c’est que Valérian qui était, au départ un peu à « l’arrière-garde de l’avant-garde », comme disait Christin il y a longtemps, est resté un point fort, car s’il est difficile de faire du sous-Druillet ou du sous-Bilal, notre style permet d’explorer d’innombrables histoires : c’est un mec et une nana à qui il arrive des aventures…

LA RECONNAISSANCE DES SCENARISTES

Il y a un débat qui revient régulièrement sur la justice qu’il y aurait à donner un Grand prix d’Angoulême à un scénariste, qu’en pensez-vous ?

Jean-Claude Mezières : Christin l’a déjà eu en partie, avec les demi grands prix qu’il a eu avec Bilal ou avec moi
.

Pierre Christin: Oui, tout le monde pense que j’ai eu le Grand Prix par personnes interposées ! Plus sérieusement, ce sont les lois un peu endogamiques : un jury de dessinateurs a tendance à choisir d’autres dessinateurs…

J.-C.M. : Sans trahir de secrets, le nom de certains scénaristes tournent autour de la table du débat des Grands prix, presque à chaque fois, mais il faut dégager une majorité…

Pierre Christin: Mais à l’inverse, à l’intérieur des maisons d’éditions, il y a une nouvelle répartition du pouvoir. Et ce sont les scénaristes qui tiennent le haut du pavé plutôt que les dessinateurs, car ce sont eux qui assurent la production, ce sont eux qui font chauffer la marmite, car ils peuvent faire quatre ou cinq albums par an, etc.
D’un côté, il y a moins de reconnaissance publique pour les scénaristes, mais de l’autre, il y a une reconnaissance professionnelle de facto, qui me fait penser que dans beaucoup de cas, ce sont les scénaristes qui sont les plus riches, pas moi mais..

Jean-Claude Mezières : Mais si ! En plus, le temps d’exécution n’est pas le même. Quand Pierre se balade en forêt pour chercher des champignons, il peut travailler. Moi, si je l’accompagne, je ne travaille pas !

Jacques Martin, le dernier géant !

Jacques Martin, s’est éteint ce 21 janvier, à l’âge de 88 ans. Atteint de macula – une maladie des yeux – il ne dessinait plus depuis quelques années mais restait fidèle au poste et conservait la haute main sur les scénarios et scrutait avec attention le travail de ses mains de secours. [media id=31 width=320 height=240] Lire la suite

A ne pas manquer

Un nouveau magazine de prépublication de bandes dessinée ? Et bien oui, il est annoncé pour la fin du mois de janvier.

Depuis l’arrêt (sur papier) du magazine BoDoï, il n’y avait plus de magazine de prépublication de bandes dessinées adultes (le bon mensuel CaseMate donnant lui dans les planches expliquées par leurs auteurs). Une genre définitivement passé d’époque ?

Frédéric Bosser, galeriste et animateur du magazine dBD veut croire que non. On en avait eu vent cet automne. C’est donc confirmé. L’immanquable proposera, selon son initiateur un maximum d’histoires prépubliées accompagnées de courtes interviews de leurs auteurs. Quant au contenu, l’éclectisme devrait être de mise. Avec des albums de tous éditeurs et de tous genres confondus, qui paraîtront en intégralité sur deux à quatre numéros.

A l’affiche du premier numéro, on retrouvera les Survivants de Léo, mais aussi Un sac de billes de Kris & Bailly ou Pavillon noir de Corbeyran & Bingono.

Le mensuel comprendra aussi un grand entretien avec un auteur et l’annonce des sorties à paraître dans les deux mois à venir.

Il est annoncé en kiosque le 21 janvier, en 144 pages pour le prix (raisonnable, surtout comparé à son grand frère dBD) de 6,50 euros.